Un libraire de Nice dénonce les conditions imposées par l'édition et la distribution

Cécile Mazin - 02.02.2018

Edition - Librairies - librairie Nice histoire - quartier latin fermeture - libraire coup gueule


Ce 31 janvier, la librairie Quartier latin de Nice a fermé ses portes. Après 80 années d’existence – d’abord baptisée Librairie générale des écoles –, c’est une figure historique niçoise qui tourne la page. La librairie-papeterie généraliste ferme donc, pour cause de départ à la retraite. Mais pas que, loin de là...



 

 

Patrice Balmoutier, gérant de l’établissement, a très sobrement confirmé l’information de cette fermeture, mi-janvier. Et dans la foulée d’un post sur Facebook, il en détaille les raisons. Elles ne sont pas bien difficiles à deviner : le commerce du livre est fragile, et ne fait plus rêver. 

 

D’abord, les banques suivent de moins en moins pour les reprises – c’est le cas pour Quartier latin, qui n’a pas voulu « défendre la position jusqu’à ce que mort s’ensuive ». En dépit d’un repreneur qualifié, aucun financement privé n’a pu être obtenu... L’autre point, c’est le loyer, éternel questionnement.

 

« [Q]uand un bailleur, qui est lui-même une institution sociale (un EHPAD, une Fondation !) trouve absolument normal de doubler le loyer sans vouloir autoriser la moindre extension d’activité, c’est le bal des hypocrites », s’exaspère le libraire. 

 

Bien entendu, la concurrence menée par « le grand A, celui dont on ne doit pas dire le nom » n’aide jamais. Mais le libraire, honnêtement, ne jette que la pierre de « l’incivisme fiscal ». 

 

Les salons littéraires ne profitent-ils qu'à quelques librairies ?
 

Mais les véritables raisons de la fermeture – et des difficultés économiques – résident dans ce « dont pudiquement toute la profession se dispense de parler : les éditeurs/distributeurs ». Désignant avec une colère « ces Messieurs de Saint Germain », le libraire explique les relations commerciales : ces partenaires « accordent royalement un dixième de la marge que prennent les opticiens ou vendeurs de fringues », annonce le libraire, dépité.


La question des marges est toujours au cœur des négociations – celle des libraires est parmi les plus faibles de l’ensemble du commerce. Et dans le même temps, « nous sommes menottés par le grand Jack Lang, que les salaires dans notre profession sont, par obligation, les plus bas de toutes les branches du commerce ». 


Selon les données communiquées par la FILL, la rentabilité de la librairie reste autour de 1,35 %, faible, donc, quand la moyenne du commerce au détail se situe entre 3 % et 17 %. Le Syndicat de la librairie française a réussi, de son côté, à instaurer une remise minimale de 36 % que certains diffuseurs ont accepté.
 

L’instauration d’un prix unique du livre par l’ancien ministre de la Culture n’est en effet pas toujours très appréciée dans l’interprofession. Si les livres sont vendus tous au même prix, partout en France, empêchant toute forme de concurrence sur le tarif, les libraires se jugent parfois entravés par cette législation dans leur relation à la clientèle et leur animation commerciale.

 

Bref, un coup de gueule en bonne et due forme, qui ne regrettera pas « des salaires pour lesquels aucun de vous, chers amis clients, n’accepterait de faire ce boulot même si vous vous échinez à nous expliquer, chers innocents, que c’est le plus beau métier du monde ». 

 

Fin de partie. 
 


Commentaires

Toujours triste de voir une librairie fermer. Toujours les mêmes raisons : concurrence déloyale des acteurs du web, loyers en centre ville & rentabilité trop faible. Pour ne pas dire inexistante. ET de devoir rappeler aux éditeurs que dans un système de prix fixe c'est de leur responsabilité de nous donner une rémunération correcte pour le travail fait en librairie pour leurs livres . Et que si ils veulent toujours que l'on soutienne la Loi Lang il nous faut des marges correctes. 40% est le minimum nécessaire. La librairie fait encore rêver, mais nous voulons pouvoir en vivre dignement.Editeurs prenez votre responsabilité.
Je peux comprendre l'amertume de ce libraire mais ces griefs contre les éditeurs sont injustes. Ce n'est pas seulement parce que je défends ma paroisse mais enfin, dans quel autre métier un commerçant dispose-t-il de la liberté de retourner les produits invendus? Ni chez les opticiens et encore moins chez les vendeurs de fringues qui sont par ailleurs soumis à la rotation des collections, des modes et des saisons...
La Maison de la presse, La librairie Quartier Latin...On pourra encore acheter des livres dans les catacombes au nez des bailleurs?

jean gava
Puisqu'ici nous sommes en quelque sorte entre professionnels, je vais essayer d'expliquer un peu plus en profondeur.

Sur le principe: le livre étant vendu à prix imposé (à ma connaissance le dernier produit soumis à ce genre de restriction en France) et faisant l'objet d'un monopole absolu (un libraire ne peut se fournir qu'auprès d'un seul éditeur pour chaque titre) c'est l'éditeur (ou le distributeur qui en général lui est affilié) qui décide de vie et de mort d'une librairie puisqu'il impose de manière absolument potestative la marge qu'il accorde au libraire. C'est ce que je voulais dire en parlant du menottage par la loi Lang. La logique "culturelle" voudrait donc que l'éditeur accorde une marge plus importante au petit libraire, au libraire de niche, au libraire spécialisé, afin de lui permettre de vivre de son commerce qu'on peut supposer important au niveau du lien social et de la démocratisation de la culture. Or c'est exactement l'inverse: la logique "commerciale" fait que plus le client fait de chiffre, plus on lui donne de la marge. Et donc, le grand A contre lequel s'insurgent hypocritement les éditeurs, bénéficie des meilleures conditions (sans parler des tarifs scandaleusement favorisés que lui accorde la Poste), et le "petit" libraire rase les murs.

quartier latin était une librairie spécialisée dans le scolaire. Et dans ce cas-ci, un second couperet lui tombe dessus: pour tout ce qui est "scolaire" la loi Lang représente une double peine: non seulement le prix reste fixé par l'éditeur, mais l'Etat s'est arrogé une forme de droit de cuissage en autorisant pour les établissements scolaires publics et privés une remise libre (donc plus de prix unique, plus de protection du libraire, puisqu'il est confronté aux grossistes, qui n'entretiennent pas de fonds, qui ne font aucune animation, qui ne traitent qu'à partir de gros entrepôts, bref qui s'affranchissent de toute obligation "culturelle"). Et les règles s'appliquant aux marchés publics obligent les établissements à prendre l'offre économiquement la plus avantageuse. Exit le libraire qui pouvait compter sur le chiffre d'affaires de sa rentrée scolaire pour faciliter son cash-flow sur le reste de l'année. Mais cela ne s'arrête pas là: parlant de "scolaire" les éditeurs s'acharnent encore sur le détaillant. Remise réduite: au lieu des soi-disant 36 % minima cités par l'article (qui représentent un desiderata, et sont loin d'une réalité vraie) on se retrouve avec parfois 15 %, une moyenne de 25 % et un grand maximum de 31.5%. Et, cerise sur le gâteau, l'éditeur n'accepte pas de retour sur ces titres ou alors de manière extraordinairement restrictive.

S'étonne-t-on alors encore qu'une librairie spécialisée dans le scolaire ait quelque difficulté économique?

Parlant du cas de Nice il y aurait encore à dire, notamment sur l'attitude de l'Université. L'université de Nice-Sofia-Antipolis, qui par son budget d'acquisition pourrait à elle seule nourrir une librairie, a décidé de manière constante depuis des années, de se fournir, à prix rigoureusement égal (loi Lang!)... auprès d'une librairie d'Aix-en-Provence, lié il est vrai à un gros groupe éditorial qui a sans doute des arguments à faire valoir qui échappent au libraire... Les étudiants de Nice peuvent toujours courir pour trouver une librairie au fait de leurs besoins...

Voilà, entre professionnels le coup de gueule que n'importe quel libraire pourrait pousser. Celui-ci s'est dispensé de faire des vagues et a tout juste essayé de répondre de manière lapidaire à ses clients qui se demandent: pourquoi tout ça? Résultats, les plumitifs de la presse écrite et audiovisuelle ont trouvé là un martyre dont ils peuvent de manière spectaculaire s'émouvoir pendant cinq minutes mais qu'ils relègueront ensuite aux bac des sujets "traités". Ca, c'est fait! Instrumentation au service du grand spectacle de décervelage...Allons-nous bientôt voir apparaître sur M6 une nouvelle émission de téléréalité: "Panique en librairie"?
Proposez à un libraire une bonne remise pour des livres peu ou pas connus qu'il faut vendre, et une petite remise sur des livres connus qui se vendent donc tout seul, la plupart du temps le libraire privilégiera les seconds. C'est parfois cet aspect moutonnier qui parfois m'échappe.
On doit privilégier coûte que coûte l'achat "en librairie", quand on a la chance d'en avoir ENCORE une, la dernière (50ans d'existence). L'avant dernière a fermé peu de temps après l'annonce de la gratuité des livres scolaires, il va y avoir deux ans...Le livre le plus confidentiel est recherché, puis commandé par mon libraire, je n'ai jamais eu de déconvenue. Dernier en date, que j'attends : édition Paroles Vives.
Je suis choqué par cet article simpliste, voire mensonger. Ainsi, les librairies fermeraient à cause des diffuseurs et des éditeurs ? Prenons un exemple... Pour un livre coûtant 16,90 € TTC (16,02 € HT), un auteur touche entre 7% et 10 % (soit, disons, comme dans mon cas je donne 10 % aux auteurs, ici 1,60 €) ; le distributeur et le libraire touchent environ 53 % du prix HT du livre (soit entre 27 % et 33 % pour le libraire, ce qui fait au mieux 5,29 €), un éditeur comme moi touchera entre 17 % et 25 % du prix HT (soit au mieux 4 €), après avoir payé l'imprimeur et l'auteur, avant impôts et cotisations (je donne environ 53 % sur ce que je gagne, ici 2,12 sur 4 €), sans compter les frais généraux (par exemple, le coût de l'envoi par la Poste du livre pris pour exemple s'élève à 4,80 €). La marge du libraire est donc dans presque tous les cas supérieure à celle de l'éditeur (hors rééditions de contenus issus du domaine public où les droits d'auteurs sont inexistants). Il me semble que nous sommes tous dans le même bateau dans l'édition. Si les librairies indépendantes jouent le jeu et mettent en avant les livres d'éditeurs indépendants ayant un diffuseur ponctuel et honnête, si tout le monde se sert les coudes et travaille honnêtement, il n'y a pas de raison que le bateau coule. La réalité du terrain, c'est que certains éditeurs ne paient pas leurs auteurs à temps (voire pas du tout), mais aussi que des libraires ne paient pas leurs factures dans les temps (je connais un diffuseur qui attend d'être payé depuis décembre 2016 !). J'ai moi-même constaté, lorsque je m'autodiffusais, que 90 des libraires ne paient pas leurs factures en temps et en heure (jusqu'à deux mois de retard en moyenne après délai convenu sur facture). Si le système des facture pro forma n'est pas appliqué, certaines librairies indépendantes font tout simplement le choix de ne JAMAIS payer les "petites" factures. Il y a donc un problème de fond, où les responsabilités sont partagées. Je paie mes imprimeurs à réception de la facture, et je règle mes auteurs au 15 janvier après reddition des comptes (en ayant provisionné pour éviter tout contre-temps). Les conditions "imposées" par l' "édition" dénoncées dans cet article ne sont en rien linéaires et je trouve sincèrement malhonnête de blâmer les éditeurs et les diffuseurs en général. Le public doit comprendre que c'est l'éditeur qui prend en premier le risque financier, et qu'il se voit généralement mis sur file d'attente lorsque vient le moment de payer. Qu'il comprenne aussi que le libraire a un droit de retour sur les invendus : si un titre ne se vend pas, l'éditeur en est pour ses frais, pas le libraire. Enfin, indiquons que lorsqu'un petit éditeur vient demander d'être payé après plusieurs mois d'attente, il peut arriver qu'on lui dise naïvement : "Comprenez qu'il faille d'abord payer les éditeurs importants."

[Suite et fin de mon précédent message] (...) je m'autodiffusais, que 90
En commentant le coup de gueule du libraire, je n'avais pas compris que je libérais la parole de tous les acteurs de la chaîne du livre mais c'est tant mieux. C'est même salutaire! Et il faut saluer Actallité qui nous offre cette tribune.

En réalité, en dénonçant la politique commerciale des "messieurs de Saint-Germain", M. Balmoutier se retourne contre un autre maillon faible de la chaîne. Non l'éditeur ne se gave pas et ce n'est pas sa faute si les clients vont sur Amazon. Je dirais même: ça n'est pas dans son intérêt. Mais dans cette crise où chacun cherche à tirer son épingle du jeu, les clients trouvent, sur Amazon, tous les titres en circulation. Ce n'est plus le cas en librairie où l'offre s'est réduite comme peau de chagrin: soucieux de gérer leur trésorerie souffreteuse, beaucoup de libraires se contentent maintenant de prendre les offices des grands distributeurs en laissant les éditeurs autodiffusés sur le carreau ou plutôt "à la commande": "bon, je sais que votre livre existe. Donc si un client le le demande, je vous passe commande." Mais il saura comment, le client, que le livre existe? Ben sur Amazon pardi! Et pourquoi irait-il alors le commander chez "son" libraire alors que, d'un clic, il le met dans son panier en même temps que...d'autres titres pourtant présents en librairie. Et ce n'est là qu'un exemple. Je m'associe néanmoins à M. Balmoutier pour dénoncer là plot issue commerciale de La Poste qui ne nous offre presque plus que le tarif Colissimo pour l'envoi des livres refusant absolument d'offrir un tarif livres aux éditeurs et libraires alors qu'elle offre à Amazon des tarifs imbattables.
Très bon commentaire. Merci Marionet
À mon humble avis, un libraire qui ne comprend pas l'intérêt de la loi Lang devrait changer de métier, ou relire "Lettre sur le commerce de la librairie" de Diderot.

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.