Un masque anti-covid “bleu indigo, clair comme le reflet de la lune dans l’eau d’une coque de coco”

Auteur invité - 21.05.2020

Edition - International - Indonésie masques usage - tradition culture Indonésie - masques covid monde


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — C’était au début des années 1970. Jamhari n’était alors qu’un enfant de cinq ans à peine. Mais il se souvient très bien des masques lourds et terrifiants que les hommes de son village revêtaient au moment des moissons...
 
par Elizabeth D. Inandiak
 


village de Bebekan, Yogyakarta, Java © Elizabeth D. Inandiak
 


Il les revoit partir en procession sur les digues en terre des canaux d’irrigation, puis descendre danser dans les rizières dorées, tandis que les femmes frappaient de leur pilon à riz le long mortier en bois sur un rythme envoûtant : tok-tek-tok-tek... C’était le Wiwitan, un rituel destiné à remercier Dewi Sri, la déesse des rizières, pour sa prodigalité et à pacifier les insectes prédateurs. Les masques, sculptés à l’image des sauterelles, criquets, punaises, grillons et courtilières, captaient l’esprit de ces créatures nuisibles pour les cultures et les accueillaient dans leur transe pour mieux les nourrir et se les concilier.
 

Puis arriva la « révolution (faussement) verte ». L’utilisation massive de semences hybrides, d’engrais et de pesticides chimiques imposée par la dictature du général Suharto sur toutes les îles de l’archipel. Les insectes disparurent des rizières du village de Bebekan, et avec eux les masques qui leur étaient associés. Restaient les masques des esprits ancestraux utilisés dans le reog, une danse de possession inspirée du Ramayana indien, avec l’irruption des clowns javanais et des génies locaux.


Mais voilà que le 27 mai 2006, un tremblement de terre fait 6000 morts et détruit 300 000 maisons dans la région de Yogyakarta, au cœur de Java. L’épicentre est au sud de la ville, près de l’océan Indien, à quelques kilomètres de Bebekan. Les masques des ancêtres sont engloutis dans les décombres du village.


Située dans le nord de la ville, sur les flancs du volcan Merapi, ma maison est épargnée. Le lendemain du séisme, mes pas hébétés me conduisent à Bebekan, dont j’ignorais jusque-là l’existence. Au milieu des ruines, un homme grimpe à un cocotier, en détache une noix, la fend avec une machette et m’en offre l’eau. Il s’appelle Jamhari.

Comme tous les autres villageois, il a tout perdu, mais il possède encore une chose : le don. Le contre-don ne se fait pas attendre : rapidement, nous rachetons les costumes et les instruments de musique du reog et sous la bâche plastique qui lui sert d’atelier, Jamhari se remet à sculpter les masques des ancêtres : Weryo, Wewe, Gendruwo...

 

INDONÉSIE: du bon usage des masques


Il part lui-même chercher le bois nécessaire dans la forêt voisine. Je l’encourage à remplacer les couleurs synthétiques par des pigments naturels, qui ont déserté les masques javanais, aussi bien populaires que royaux, depuis plus d’un siècle. Il expérimente toutes les plantes qu’il trouve dans son environnement immédiat : le curcuma, les feuilles de teck, de bétel, d’indigo, la résine de gambier et des fruits du jacquier, l’écorce de jambal et le bois de tinggi, les fibres d’ananas et de palmiers areng.


Le reog renaît aussitôt de ses cendres. La transe arrive tout de suite. Elle arrache en hurlant les danseurs à leur corps qui continue à se mouvoir tout seul, tandis que leur être intime, intuitif, essentiel, part à la recherche de leurs maisons qui, en s’écroulant, ont rejoint l’invisible. Et là-bas, dans ce temps et cet espace connus d’eux seuls, ils reconstruisent les murs, recollent les assiettes ébréchées et les verres cassés, tirent un câble électrique entre deux cocotiers, cuisent un ragoût de cobras et d’œufs de cane sur un feu de camp, déroulent les nattes et partagent leur repas avec les morts, célébrant la fête des ancêtres hors saison.


Dix ans plus tard, Nicolas Césard, chercheur au Musée national d’Histoire naturelle, spécialiste des insectes, rencontre Jamhari lors d’un voyage à Java. Passionné par le récit que lui fait le sculpteur de sa nostalgie du Wiwitan, Nicolas lui commande six masques rituels, que Jamhari réinvente grâce à ses souvenirs d’enfance, quand il passait ses journées dans les rizières à observer les insectes. A partir de leurs noms javanais, le chercheur identifie quatre orthoptères, un hémiptère et un coléoptère. Ces six masques sont désormais intégrés à la collection d’anthropologie naturelle du musée parisien.


Orphelin de ses masques-insectes, Jamhari en sculpte un encore plus imposant : « Pesticide Naturel ». Il l’emporte danser le Wiwitan dans les rizières bio d’un vieil ami paysan qui se bat depuis vingt ans pour transmettre ses pratiques agricoles vertueuses aux villages alentour.

Une foule captivée assiste au rituel oublié depuis tant d’années. Puis c’est au tour d’un très cher ami à entrer dans la danse des masques de Bebekan : Philippe Brunet, helléniste, metteur en scène, traducteur entre autres de l’Iliade (Seuil) et auteur de Retour à Fukushima (Librairie BoD) sur la trace d’un de ses ancêtres samouraï. Pour cet érudit à l’âme de troubadour, la route antique des masques, du Japon à la Grèce, passe par Java. Il me demande si Jamhari saurait sculpter les visages des Perses d’Eschyle. Un an plus tard, en mai 2019, j’apporte à Paris les masques du roi Xerxès, de la reine-mère Atossa et de Darius.

C’est le soir où Philippe joue Les suppliantes dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, en présence des ministres de la Culture et de l’Enseignement supérieur, de l’ambassadrice de Grèce en France, d’Ariane Mnouchkine et d’autres personnalités venues lui apporter leur soutien. Deux mois auparavant, la représentation a été violemment bloquée par un groupe « antiraciste » qui accusait le metteur en scène d’avoir grimé les héroïnes égyptiennes d’Eschyle en black faces. Ce beau soir de mai, sur un des gradins latéraux de l’amphithéâtre de la Sorbonne, dans leur fourreau en batik, les masques perses d’une tragédie grecques sculptés à Java sourient.

 

Aujourd’hui, au pied de l’Himalaya indien où je suis confinée, je reçois un message WhastApp de Jamhari avec la photo de sa nouvelle œuvre : un masque « anti-covid-19 » encore à l’ébauche. Du bloc de bois surgit le visage aimant de Semar, la divinité tutélaire des Javanais, chargé de protéger le monde. « Sa couleur sera bleu indigo, mais claire, précise Jamhari, comme le reflet de la lune dans l’eau d’une coque de coco. »



Elizabeth D. Inandiak : écrivaine, reporter, traductrice, engagée dans diverses communautés villageoises frappées par des catastrophes naturelles ou humaines en Indonésie, où elle vit depuis 1990. Elle a traduit et recomposé à neuf la grande épopée érotique et mystique de Java, Le livre de Centhini, sous le titre : Les chants de l’île à dormir (Éditions du Seuil poche point Sagesse). L’Ame de l’indonésie est à paraître à l’automne 2020 aux éditions Nevicata.
 


Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


Commentaires
Quel texte ! Wahou ! Merci !
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