Un meurtrier de la Stidda (mafia sicilienne) finaliste d'un prix littéraire

Nicolas Gary - 29.08.2014

Edition - International - Sicile mafia - récompense littérature - meurtrier prix


Scandale dans le milieu littéraire italien : à l'occasion de la remise d'un prix, les jurés ont découvert la présence, parmi les finalistes, d'un grand nom de la Stidda, organisation mafieuse du sud de la Sicile. Les membres de ce cartel sont reconnaissables à ce qu'ils portent tous un tatouage formé de cinq points, entre le pouce et l'index. Et sur les quelque 5000 membres, plusieurs viendraient directement de la Cosa Nostra. Charmant...

 

 

Histoire du parrain et de la mafia

ActuaLitté CC BY SA 2.0 

 

 

Retrouver Giuseppe Grassonelli parmi les finalistes du prix Leonardo Sciascia-Racalmare, écrivain, essayiste, journaliste et homme politique, en a fait pâlir plus d'un. La récompense littéraire porte, en hommage, le nom de cet auteur. Car celui-ci a publié plusieurs ouvrages dénonçant les rouages de la mafia, sous couvert de fiction (lire Le jour de la chouette, qui raconte l'omerta dans un village sicilien, ou Le Député, une pièce de théâtre établissant la complicité entre politiques et mafieux).

 

Giuseppe Grassonelli n'est pourtant pas le premier venu : il a été condamné à la prison à perpétuité, et on le considère comme l'un des leaders de la Stidda. Pourtant, son livre Malerba, coécrit avec le journaliste Carmelo Sardo, figure bien dans la liste des derniers retenus pour la récompense. 

 

Le livre mélange criminalité et sexe, une lecture d'été presque anodine, et plutôt visuelle – le genre de livre qui se prête volontiers à une adaptation cinématographique. Cette découverte a provoqué la démission immédiate du juré Gaspare Agnello, en protestation. Selon lui, l'éclairage médiatique de l'affaire profite abusivement au livre, et lui accorder le prix Racalmare « serait une insulte aux victimes de Grassonnelli ». 

 

Agnello a pris sa décision, et ne souhaite pas impliquer les autres membres du jury, mais il espère que le monde littéraire italien prendra conscience de ce problème. Car Grassonnelli tenterait, dans l'ouvrage, de minimiser ses actes, et s'accorderait une justification voilée, alors même qu'il a servi d'assassin dans la mafia. Or, le prix a été créé, rappelle le juré, « comme un outil de rédemption culturelle pour le Sud [...] Quelle défaite pour la culture ». 

 

Histoire d'une rédemption...

 

Pour le coauteur, Carmelo Sardo, toute cette polémique est vaine. « Giuseppe Grassonnelli et moi sommes très heureux et immensément fiers. Quoiqu'il arrive, pour nous, c'est déjà un succès. » Et de rappeler que son coauteur a fait 20 ans de prison, au terme desquels il a racheté sa dette à la société : avec ce livre, lui est offerte une nouvelle opportunité.  

 

« Est-il possible qu'un condamné à perpétuité, coupable de crimes odieux et dont les meurtres sont encore vivaces dans les chairs des victimes, puisse participer à un prix littéraire », s'interroge Agnello ? Le plus étrange, dans cette histoire, se retrouve dans le profil des deux autres finalistes. 

 

Ainsi, il y a le livre de Caterina Chinnici, fille du juge Rocco, assassiné en plein milieu de la foule, par la mafia, en juillet 1983, juste devant son domicile de Palerme, È così lieve il tuo bacio sulla fronte. Et l'autre de Salvatore Falzone, Piccola Atene, qui construit tout un récit entre la mafia et les anti-mafieux, dans la province de Calatnissetta.

 

Paradoxal ?  

 

Le livre Malerba (bande-annonce ci-dessous) a été publié chez Libri Mondadori. Il raconte l'ensemble de la vie de Giuseppe, depuis le village sicilien de sa naissance, en passant par l'abandon, et une jeunesse dissolue. Sexe, luxure, pour un jeune homme « qui n'a pas confiance en l'État ni aucune morale, qui serait en mesure de contenir la férocité humaine ». 

 

Le personnage s'appelle alors Antonio Brasso, le nom d'emprunt que Giuseppe avait quand il travaillait pour la mafia, et parle de l'anarchie, du régime clanique... et du changement qui s'est opéré en lui, après son arrestation, à l'âge de 27 ans, et ses années de détention.