Une aide structurelle à toute l'édition italienne, contre les prédateurs GAFA

Nicolas Gary - 07.12.2017

Edition - Economie - édition livre italie - librairies italie aides - géants web italie


« La moitié des librairies [italiennes] ne payent pas d’impôt parce qu’elles n’ont pas de revenus. Nous devons les aider, car ouvrir une librairie est non seulement un geste commercial, mais surtout social et culturel. » Le ministre de la Culture Dario Franceschini a mis du baume au cœur de la profession, alors que se dresse un vent de révolte contre les grands acteurs américains.


Les classiques Newton Compton
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Prochainement, une législation doit intervenir, assurait Franceschini, qui peut financer l’ensemble de la chaîne du livre, comme c’est le cas pour le cinéma. Invité à l’inauguration de la manifestation à Rome, Più libri più liberi, le ministre a souligné toute la valeur de l’édition parmi les industries culturelles.
 

Aider l'ensemble de la chaîne du livre

 

« Un livre est-il au moins aussi important qu’un film ? Si c’est le cas, je pense que l’État doit proposer une loi pour l’édition qui soutiendra toute la chaîne d’approvisionnement, des auteurs aux distributeurs, en passant par la traduction. » Et d’ajouter : « Je suis convaincu que celui qui remportera les prochaines élections ressentira ce devoir moral de faire avancer ce sujet. »

 

Dans le cadre de la loi de Finances, un complément a été apporté pour l’édition, avec la constitution d’un fonds de 3 millions € en attente d’adoption par la Chambre. Et cette mesure intervient peu après que le Parlement a d’ailleurs adopté une mesure d’exonération fiscale à la hauteur de 4 millions € pour les librairies indépendantes et celles propriétés de groupes. 

 

Le Sénat accorde quatre millions € de crédit d’impôt
pour les librairies d’Italie

 

Trois millions d’euros, cela peut sembler bien dérisoire, relève le ministre, « mais c’est dix fois plus que ce dont nous disposions précédemment ». Et de poursuivre : « Nous pouvons et devons continuer à investir dans la culture, nous assurant de faire du bien aux esprits, mais aussi pour la croissance économique du pays. » 

 

 

 

Ces déclarations interviennent dans un contexte de renforcement de la fiscalité vis-à-vis des géants du web. Dernièrement, le ministre soulignait son intention de parvenir à faire payer ces opérateurs, pour assurer le financement du cinéma. Il avait également souligné la distorsion de concurrence qui existe entre les librairies et Amazon.

 

Combattre l'optimisation fiscale des géants du net
 

« L’anomalie dans cette concurrence réside dans la distribution. Les éditeurs proposent des remises selon que vous êtes une petite librairie ou un grand revendeur. Amazon impose un prix plus réduit aux éditeurs. Il n’est pas simple d’intervenir dans un marché privé : la loi Levi, qui plafonne à 15 % les remises, a déjà fait beaucoup. En France, la remise est de 5 %. J’ai une idée semblable en tête », posait-il.

 

Si la protection des petites librairies, de par le crédit d’impôt, est envisagée, c’est pour préserver les centres-ville et historiques qu’ils ne perdent pas leur identité, marquée culturellement par les librairies. Plutôt que des fast-foods vendant des pâtes à emporter, préserver la présence des librairies apparaît plus crucial.  

 

Dans le même temps, il revient sur le modèle du Bonus Cultura — un chèque cadeau de 500 € accordé aux jeunes de 18 ans, qu’Emmanuel Macron a décidé d’incorporer à sa politique culturelle. « Le Bonus a conduit à un investissement de 163 millions €, dont 80 % sont dépensés en livres. En plus d’aider les jeunes, il s’est avéré être une contribution indirecte au secteur de l’édition », poursuivait le ministre. 

 

En 2017, une année d'espoirs pour l'industrie du livre en Italie

 

Toutes ces mesures mises bout à bout auront pour objectif de soutenir l’ensemble de la filiale livre – principalement en partant des librairies, on le comprend. En 2010, on comptait 1115 établissements sur le territoire italien, contre 811 en 2016 : un delta de 27 % qu’il faut prendre avec des pincettes cependant, attendu que la définition de point de vente peut varier. Et faire changer les données par conséquent. Mais la tendance est bien là. 


Giunti al Punto librairie
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

L’ouverture d’établissements dits indépendants peut être constatée sur le territoire, mais les chaînes – comme pour Giunti, la Feltrinelli ou Mondadori, deux groupes éditoriaux – ne sont pas exemptes de soutien. L’aide fiscale accordée à ces dernières est moindre – 10 k€ pour les groupes, contre 20 k€ pour les indés. Elle n’en est pas moins réelle : tous les points de vente comptent pour le territoire italien. 
 

Marina Berlusconi remontée contre Amazon

 

À ce titre, même la présidente de Fininvest, holding qui possède le groupe Mondadori, entend défendre le commerce du livre. Et pour cause, Marina Berlusconi, la dirigeante, souhaite tout autant mener le combat contre les GAFA, qui ont, insiste-t-elle, « pu croître et opérer dans un contexte totalement non régulé ». 

 

Et de rappeler qu’Amazon n’a versé que 2,5 millions € au fisc italien, en préservant une totale opacité de fonctionnement. Elle demande ainsi, ouvertement, à l’autorité de la concurrence italienne de se pencher sur ces questions et d’assurer un rétablissement des forces. 

 

Canada : l'appel des #100voix
pour protéger la culture des géants du web

 

D’autant plus que même Mondadori est contraint de travailler avec Amazon. « C’est un opérateur dont on ne peut plus aujourd’hui ignorer l’existence, et heureusement, à ce jour, la loi italienne sur les remises de prix pour le livre parvient à contenir sa stratégie. Mais au niveau global, cela reste clair : c’est plutôt changer le monde, voire le conquérir. » 
 

Pour étonnant que cela soit, la PDG de Mondadori – groupe qui possède 40 % du marché du livre en Italie – déplore la logique de conquête. « Sommes-nous si assurés qu’une fois supprimés éditeurs, libraires, agents littéraires, Amazon ne décidera pas quoi nous faire lire, et à quel prix ? Tous les discours sur la liberté éditoriale, le pluralisme des voix et la liberté des auteurs, à la fin, qu’en adviendra-t-il ? »
 

Si même la fille de Silvio Berlusconi en prend conscience, alors...

 

via Prima Online, La Stampa, La Stampa