Une conférence sur Aristote assimilée à du terrorisme en Turquie

Julien Helmlinger - 09.10.2013

Edition - International - Turquie - Démocratie - Liberté d'expression


Alors que le premier ministre Ragip Tayyip Erdogan a annoncé ses réformes démocratiques, fin septembre, l'heure serait à la déception en Turquie. Il ne serait pas prévu de libérer les quelque 7000 prisonniers politiques du pays, et certains observateurs dénoncent des avancées de façade, et au final une « démocrature » plutôt que l'aube d'une véritable démocratie turque. Des procès aburdes se jouent toujours non loin d'Istambul, avec sur le banc des accusés des intellectuels dissidents souvent placés en détention préventive.

 

 

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Les plaintes peinent à traverser le mur médiatique, même si quelques personnalités, médias et ONG occidentales dénoncent ces procès. Une audience actuellement en cours et qui devrait s'achèver le 10 octobre vise de nombreux intellectuels turcs et kurdes, collaborateurs de Ragip Zarakolu y compris, placés depuis deux ans en détention préventive. Ceux-ci seraient accusés « d'appartenance à un groupe terroriste armé », le genre d'accusation qui limite les chances de soutiens étrangers.

 

Le tribunal est bien équipé pour l'occasion, pendant que les prisons se remplissent d'universitaires, de journalistes et de jeunes étudiants. Le box peut contenir jusqu'à 180 accusés, tandis qu'y défilent des centaines de prévenus ayant été arrêtés arbitrairement entre 2009 et 2011. Lors d'une précédente audience qui se tenait dans le complexe pénitencier de Silivri, en septembre dernier, 205 militants et défenseurs des droits de l'homme comparaissaient, dont seulement 108 en liberté.

  

Se trouve également accusé de terrorisme, et parmis d'autres, l'humaniste Ragip Zarakolu, pacifiste et militant, membre fondateur de l'Association turque des droits de l'homme. Celui-ci a publié depuis une quarantaine d'années, par le biais de sa maison d'Edition Belge, sur des sujets épineux comme le génocide arménien, les droits des Kurdes et, l'engagement en faveur des minorités de Turquie.

 

Depuis le mois d'octobre 2011, l'un de ses fils a été emprisonné en vertu de la même loi sensée viser les terroristes, alors que l'épouse du fondateur de Belge a perdu sa femme Ayse Nur, des suites d'un cancer non soigné en prison. D'autres collaborateus de la maison d'édition font les frais de la répression, parmi eux A. Dursun Yildiz, professeur à la retraite, ainsi que la traductrice Ayse Berktay.

 

L'étude des auteurs classiques pose autant de problème que les publications tabous de chez Belge. Accusé quant à lui  « d'être membre d'une organisation illégale », Deniz Cihan Zarakolu, né en 1975, risque jusqu'à douze années de prison. Ce jeune thésard, qui après deux ans de détention n'a pas encore été en mesure de prétendre à la libération conditionnelle, a eu la mauvaise idée de donner conférence sur La politique du philosophe Aristote au sein de l'université du BDP, parti légal pro-kurde qui siège au Parlement turc...

 

Alors que l'on évoque l'accueil de la Turquie au sein de l'Union européenne, on pourrait s'attendre à ce que les pays membres et notamment la France plaident en la faveur de la liberté d'expression et de la libération des dissidents politiques. Or, la priorité de Bruxelles aura visiblement été de publier le texte d'un accord « sur la coopération entre le bureau de police européen et la République de Turquie », encourageant les Etats membres à renforcer leur coopération avec la Turquie dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

 

Au cours du mois d'avril, le Parlement européen rappellait qu'il est urgent d'établir « une nette distinction entre l'apologie du terrorisme et l'expression d'idées non-violentes » et incité à trouver « une solution au problème des périodes de détention préventive excessivement longues ». Urgent oui, car l'on peut se demander si l'Europe fera progresser la démocratie turque en intégrant le pays dans son giron, ou si elle ouvrira plutôt  la porte à la répression des idées dissidentes sur le territoire de l'Union...

 

(via HuffingtonPost)