Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

70 ans après la mort d'Hitler, "Mein Kampf" dans le domaine public ?

Louis Mallié - 27.06.2014

Edition - International - Mein Kampf - Hitler - Édition annotée


 En 1945, Eher Verlag, maison mère de l'édition nazie, avait été saisie par les Américains qui occupaient alors Munich. Naturellement, la société comptait sur ses étagères le célèbre livre du Führer, viatique du IIIe Reich. Long de 700 pages, il s'était vendu à plus de 12 millions d'exemplaires en quelques années. Après l'occupation, les droits sur le livre sont passés à l'État bavarois, qui a scrupuleusement veillé, si ce n'est pour quelques cas particuliers, à ce que l'ouvrage ne soit jamais réimprimé.

 

 

Display of Copies of Hitler's Mein Kampf - Documentation Center in Congress Hall - Nuremberg (Nurnberg) - Germany

Adam Jones,  CC BY-SA 3.0

 

 

Seulement, voilà : selon la loi allemande, 70 années étant passées depuis la mort de l'auteur, les droits d'auteur expirent. Ce qui signifie que, à mois qu'une cour de justice allemande n'en décide autrement, n'importe qui pourra légalement publier Mein Kampf à compter du 1er janvier 2016….

 

Un long article du New-Yorker est revenu sur les faits. D'après la correspondante du magazine à Berlin, l'information a jeté un froid dans la sphère politique allemande, qui s'est soudain imaginée voir l'ouvrage librement étalé dans les librairies ou les cours d'école....

 

Dans le but d'anticiper l'éventuelle réimpression d'un éditeur fantaisiste, l'État Bavarois avait ainsi débloqué près de 500.000 € afin d'organiser avec l'aide de l'Institut für Zeitgeschichte (Institut pour l'Histoire Contemporaine), une édition méticuleusement annotée de commentaires historiques. De nombreux historiens se sont alors replongés dans les années 1920, afin de mieux comprendre les origines de la pensée d'Hitler : pamphlets, livres, et journaux antisémites, tous les types de documents ont été examinés.  Un travail d'autant plus difficile que le Führer n'était pas un amateur des notes de bas de page…

 

 Détruire un symbole : "Une combinaison de vérités et de demi-vérités, de haine et de mensonges"

 

 

Néanmoins, l'intérêt de ce travail d'historien n'est pas de fournir toute la bibliographie qu'Hitler avait omis de citer. Il s'agit aussi - et surtout - de souligner les erreurs, oublis, et déformations qui sont légion dans l'ouvrage. Car, ainsi que le souligne l'historien Christian Hartmann, à la tête du projet, « c'est une combinaison de vérités et de demi-vérités, de haine et de mensonges. Par exemple, Hitler se plaint dans le livre qu'aucun parlementaire ne se soit battu sur le front pendant la Première Guerre mondiale. C'est vrai dans un sens : seuls deux parlementaires ont combattu. Mais ce qu'il ne mentionne pas, c'est que l'un d'eux était juif, social-démocrate, et qu'il est mort. »

 

Il s'agira donc, pour cette première édition universitaire de Mein Kampf de montrer son peu de fondement - et donc les principes faux sur lesquels se base l'idéologie du IIIe Reich. Et cela va même encore plus loin. En effet, l'historien rappelle qu'interdit de publication, l'ouvrage a tristement fini par acquérir un caractère mystérieux et fascinant pour beaucoup. Aussi, comme il le remarque « ce n'est pas seulement un livre historique. C'est aussi un symbole. Les néo-nazis disent « Ah ! Si vous avez peur de le publier, c'est qu'il doit y avoir quelque chose de puissant à l'intérieur» Pour utiliser une terminologie américaine, je dirais que ce sont des conneries. Une partie de notre travail est de détruire le symbole. »

 

Seulement le problème est là : aussi annoté soit-il, le livre demeure le ferment d'une idéologie qui causa la mort de plusieurs millions de victimes. En décembre dernier, lors d'une rencontre avec les survivants de l'Holocauste en Israël,  l'État bavarois a déclaré abandonner le projet de publier l'édition annotée de Mein Kampf. « C'est un livre qui a engendré la mort et la persécution de millions de personnes, nous ne voulons pas blesser les victimes. » Qualifiant le livre de « boîte de Pandore », le porte-parole de la communauté juive de Munich a salué la décision de l'État, ajoutant qu'il souhaitait voir Mein Kampf définitivement interdit. « Ce produit de la haine, à l'origine de tant de ravages dans ce pays, ne doit plus jamais faire l'objet d'aucune publication ».

 

Un travail vain  ? "Qu'on le veuille ou non, les jeunes ne lisent plus" 

 

L'Institut für Zeitgeschichte n'a pas pour autant abandonné son travail : après un débat avec le gouvernement au cours duquel la question de la liberté de la recherche scientifique a été invoquée, il a finalement été décidé que l'Institut publierait lui-même l'ouvrage en 2016 - la subvention de 500 000 € ne lui ayant pas été retirée. Juliane Wetzel, un des membres du Centre pour la Recherche sur l'Antisémitisme de Berlin a questionné la pertinence d'une telle publication à l'ère numérique. « Qu'on le veuille ou non, les jeunes ne lisent plus » n'a-t-elle pas hésité à déclarer. Selon elle, les 500.000 € auraient eu mieux à faire au sein d'une campagne d'information sur l'Holocauste via Facebook, par exemple.

 

Quoi qu'il en soit, nombreux sont ceux qui maintiennent l'idée que le livre étant voué à revenir en librairie, il vaut bien mieux une édition annotée, qu'une édition « sauvage », qui laisserait le lecteur seul face à la prose d'Hitler… Et quand bien même cela se produirait, nombreux sont ceux qui rappellent, à l'instar de Thomas Krüger, président de l'Agence Fédérale pour l'Instruction civique, que l'ouvrage est rempli de phrases périodiques ridiculement complexes, ou d'anecdotes historiques bancales... et de ce fait, au moins pour les élèves d'aujourd'hui, « absolument incompréhensibles ».