Une femme auteur reste auteur, rappelle l'Académie française

Antoine Oury - 18.10.2014

Edition - Société - Académie française - Assemblée nationale - féminisation des noms


Quand la grammaire se mêle de politique : depuis quelques mois, un député UMP, Julien Aubert, s'amuse à respecter à la lettre les règles fixées par l'Académie française au sein de l'Assemblée nationale. Ce qui le pousse à nommer Sandrine Mazetier, vice-présidente de l'Assemblée nationale, « Madame le président », ou les femmes ministres du gouvernement « Madame le ministre ». L'Académie française est intervenue.

 


Censorship

(Isaac Mao, CC BY 2.0)

 

 

Le premier coup d'éclat du député UMP remonte au mois de janvier 2014 : quand il prend la parole au sein de l'Assemblée nationale, il commence avec un « Madame le président », que reprend immédiatement Sandrine Mazetier, avec un « Madame la présidente ». Le député persiste et signe, ce qui lui vaut la boutade « Monsieur la députée » à la fin de son intervention.

 

 


Sandrine Mazetier appelle Julien Aubert... par LeLab_E1

 

 

Jusque-là, entre les membres de l'Assemblée nationale, rien d'inhabituel, dans la mesure où l'on connaît les réactions machistes qui accueillent régulièrement les femmes ministres au sein de l'Hémicycle. L'incident aurait pu en rester là, si le député avait respecté les règles de l'Assemblée nationale, fixées par une instruction de 1998 et confirmées en 2000.

 

Mais le député a tenu à faire valoir ce strict respect des règles grammaticales en vigueur au sein de l'Académie française : la vénérable institution avait souligné que « Madame La présidente » désignait la femme d'un président, et que « Madame le Président » valait pour la fonction.

 

Début octobre, le député réitère, et l'on peut comprendre que cela finisse par agacer la présidente de séance : Julien Aubert commence par un simple « Madame », non conforme aux règles en vigueur au sein de l'Assemblée nationale.

 

 

 

 

Bien entendu, chacun trouvera midi à sa porte : Le Figaro a ainsi laissé la place dans ses colonnes au député et à Jean-Marie Cotteret, professeur émérite à la Sorbonne (Paris I), pour dénoncer ce qui est perçu comme une novlangue. Orwell est cité à tour de bras, et l'Assemblée nationale désignée comme une institution vendue au socialisme.

 

D'un autre côté, on peut aussi arguer que l'Académie française, si elle fait référence, n'a que peu d'autorité au sein d'institutions démocratiques qui instituent leurs propres règles. Suite à l'altercation, le député a écopé d'un rappel à l'ordre, avec un prélèvement de 1378 € sur son salaire mensuel d'élu.

 

Le 13 octobre dernier, l'Académie française est intervenue, en publiant un document sur le sujet de la féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres. Elle y précise d'emblée qu'elle n'est nullement opposée à la féminisation des noms de métiers, en notant qu'« éditrice » a fait son entrée en 1935 dans la 8e édition du Dictionnaire.

Mais, conformément à sa mission, défendant l'esprit de la langue et les règles qui président à l'enrichissement du vocabulaire, elle rejette un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure, qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes. Le français ne dispose pas d'un suffixe unique permettant de féminiser automatiquement les substantifs.

Elle rappelle ensuite les différentes étapes précédant l'introduction des règles de l'Assemblée nationale, dont une « Commission de terminologie, créée à l'initiative du Gouvernement (décret du 29 Février 1984), "chargée d'étudier la féminisation des titres et des fonctions et, d'une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes" ».

 

Déjà, à l'époque, l'Académie avait souligné que désigner les genres grammaticaux par « masculin » et « féminin » induisait à l'erreur, et qu'il fallait préférer « non marqué » et « marqué ». Sur le genre « marqué » (et donc « féminin ») : « En revanche, le genre dit couramment “féminin” est le genre marqué, ou intensif. Or, la marque est privative. Elle affecte le terme marqué d'une limitation dont l'autre seul est exempt. À la différence du genre non marqué, le genre marqué, appliqué aux êtres animés, institue entre les sexes une ségrégation », expliquaient Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, académiciens.

 

Pour l'Académie, dans la perspective d'une égalité complète des membres de l'Assemblée nationale, ou même de la société, l'article et le genre à employer seraient plutôt le « masculin », ou le « non marqué », l'inverse de ce que l'Assemblée nationale s'attache à faire respecter à ses élus.

 

L'Académie française revient également sur le texte de 2000 de l'Assemblée, en plaçant certains éléments en gras : 

« Un catalogue de métiers, titres et fonctions systématiquement et arbitrairement "féminisés" a été publié par la Documentation française, avec une préface du Premier ministre. La presse, la télévision ont suivi avec empressement ce qui pouvait passer pour une directive régalienne et légale » (déclaration adoptée à l'unanimité dans la séance du 25 mars 2002). Or aucun texte ne donne au gouvernement « le pouvoir de modifier de sa seule autorité le vocabulaire et la grammaire du français »

Il y aussi une notion d'autorité, dans ce « conflit » entre les deux institutions : en instituant ces règles grammaticales propres à l'Assemblée nationale, le gouvernement déclarait implicitement que l'Académie française avait une fonction de recommandation, alors qu'elle est instituée comme « gardienne » de la Langue française.