Une histoire d'amour judéo-palestinien menace l'identité israélienne

Nicolas Gary - 02.01.2016

Edition - International - roman amour - Israël Palestine - éducation nationale


2016 débute avec la pantalonnade de rigueur, et cette dernière se déroule donc en Israël, où le gouvernement a décidé d’interdire aux lycéens la lecture du livre de Dorit Rabinyan, paru voilà 18 mois. Son histoire, Gader Haya (La barrière vivante), a été accusée de pouvoir nuire « à l’identité de la nation », israélienne, donc. Pourquoi ? Son roman met en scène une histoire d’amour entre une jeune femme juive, et un Palestinien. L’ouvrage est donc logiquement interdit à la lecture dans les lycées... Misère.

 

Dorit Rabinyan, 2014 (photo Facebook)

 

 

Un communiqué de l’Éducation nationale a confirmé les informations publiées originellement dans Haaretz. En choisissant de supprimer le livre de la liste de lectures conseillées, le ministère se serait d’ailleurs opposé à la volonté des enseignants, plutôt favorables à cette lecture. D’autant que le livre a reçu cette année le prestigieux prix Bernstein, récompensant chaque année un.e jeune auteur.e.  

 

Dalia Fenig, du ministère, balaye tout cela d’un revers de manche : « Les jeunes adolescents ont tendance à romancer et ne disposent, dans de nombreux cas, du point de vue qui inclut des considérations relatives à la préservation de l’identité de la nation, et de l’importance de l’assimilation systématique. » Pour résumer : les jeunes sont des truffes, et si on ne leur inculque pas le sens du sectarisme, ces imbéciles sont capables de ne pas le développer.

 

Menacer l'identité que l'on doit façonner

 

Sauf que, dans sa bienveillance, le fonctionnaire oublie de dire que le livre se déroule à New York, et que l’auteure tente de mettre en avant les similitudes entre les personnages, plutôt que leurs différences. « Les deux héros passent l’hiver à l’étranger, et parviennent à se découvrir l’un l’autre, dans les moindres détails – une chose qui ne pourrait pas arriver sur un territoire de conflit », indique la romancière. 

 

Dans un autre entretien, elle s’est aussi interrogée si l’idée même d’une relation entre une femme juive et un non-juif n’était pas à l’origine de cette censure. « Peut-être que leur capacité [aux personnages] à surmonter les conflits du Moyen-Orient est ce qui menace le ministère de l’Éducation », ajoute-t-elle, citée par l’AP. 

 

Bien évidemment, effet Streisand oblige, les ventes du livre ont rapidement grimpé en flèche. D’ailleurs, en Israël, les librairies ne se sont pas privées pour mettre en avant l’ouvrage, et opérer des campagnes de promotion pour attirer les lecteurs. D’ailleurs, le ministère se défend de toute censure, rappelant que l’ouvrage est encore disponible à la vente. Auprès de Army Radio, Rabinyan n’a pas manqué de s’en réjouir : pour elle, cette censure de Gader Haya est totalement ironique. « Le roman traite précisément de la peur israélienne de l’assimilation dans le monde arabe auquel nous appartenons. »

 

La Bible bien plus insidieuse et nuisible...

 

Les réactions, et commentaires – on n’osera pas parler d’exégèse – abondent largement dans ce sens. Amos Oz n’a pas manqué l’occasion de se moquer des réactions angoissées du ministère de l’Éducation. Pour lui, le message est limpide : on ne souhaite pas que les femmes israéliennes puissent avoir des relations avec des hommes qui ne seraient pas juifs.

 

Avec un certain goût pour le sarcasme, il encourage les autorités à interdire la lecture même de la Bible. : « Dans tout ce qui touche aux rapports sexuels entre juifs et non-juifs, la Bible est mille fois plus dangereuse que le livre de Rabinyan. »

 

Voici qu’il énumère alors tous les personnages bibliques ayant eu des rapports sexuels avec des femmes non juives : Joseph, Ephraïm, le roi Salomon, ou même le roi David – la liste ne s’arrêterait certainement pas là –, ne se préoccupaient pas de la nationalité de leurs conquêtes. « Peut-être est-il temps que nous arrêtions l’enseignement de la littérature et de la Bible dans nos écoles. » De la sorte, « les enfants sauront maintenant et pour toujours que la culture n’existe que casher ». 

 

Ce que l'on peut faire, et ce que l'on ne peut tolérer...

 

« Épouser un non-juif n’est pas ce que le système éducatif doit véhiculer. Voilà la situation. On peut être en désaccord avec elle », assure tout de même Dalia Fenig. Et son secrétariat en rajoute une couche : « Les relations intimes, et assurément l’idée proposée de les institutionnaliser par le mariage, et le fait de fonder une famille – même si cela ne se produit pas dans l’histoire [du livre] – entre juif et non juif, est vu par une grande partie de la société comme une menace concernant les identités propres. » (voir Ynet)

 

Pour beaucoup, justement l’argument du ministère de l’Eduation, pour rejeter ce livre, est bien plus scandaleux que la décision elle-même. En réalité, il dévoile des années de racismes entretenues et cela maintient la frontière entre les peuples, justifiant alors la mise à l’écart.

 

Naftali Bennett, ministre de l’Éducation, a dû intervenir dans le débat. Également chef du parti nationaliste religieux, HaBayit HaYehudi, il a défendu fermement la décision de ses services. En prenant également le soin de préciser qu’il n’avait pas lui-même pris part aux échanges. Cependant, il refuse l‘idée de laisser aux ados la possibilité de lire un livre où les soldats israéliens sont montrés comme sadiques, et comparés, pour ne pas dire mis en parallèle, avec les terroristes du groupe Hamas. Pour Dorit Rabinyan, la preuve était faite que le ministre, voire le ministère, n’avait pas lu le livre...

 

Finalement, depuis mercredi dernier que la polémique a enflé, gonflé, et s’est propagé partout dans les médias, le ministère a décidé de faire machine arrière. Le livre ne sera pas interdit aux lycéens, mais ne sera pas non plus conseillé dans les listes de lecture du pays. Différents éditorialistes lisent dans le silence de Benyamin Netanyahou, actuel premier ministre, face à cette affaire, une nouvelle preuve d’enfermement. La prochaine étape, après la défense de l’identité, passera-t-elle par des manuels d’apprentissage à l’affirmation de son identité ? 

 

 

 

Isaac Herzog, leader de l’opposition, s’en est ainsi pris au gouvernement. « C’est une vision du monde sombre, qui ne croit pas aux capacités de jugement du public, ou de la jeune génération concernée, laquelle est bien plus ouverte que les précédentes. » Selon lui, la décision de censure relève d’un « acte agressif, et inutile », démontrant « une compréhension erronée et étroite de son contenu ». (voir Haaretz)

 

« Je pense que c’est précisément le genre de livres qui doit être donné aux jeunes de Sderot qui feront leur service militaire. [NdR : Sderot proche de la Bande de Gaza, régulièrement soumise aux tirs de roquettes]. Je leur ai demandé : “Dites-moi, est-ce que le peuple du livre a peur des livres ? A-t-il peur des histoires ? Où serait-il plus exact de dire que leur ministère de l’Education a peur des livres et des histoires ?”. Voici une vision sombre du monde. »