Une imprimante en librairie : une solution contre la destruction des livres invendus

Nicolas Gary - 15.03.2016

Edition - Librairies - impression demande - librairies production livres


Fondée en 2013, Orsery conserve une approche de start-up, avec un modèle simple : limiter les pertes dans le monde du livre. Il suffit de trois données pour comprendre. Près de 200 millions de livres sont détruits chaque année ; 700.000 titres sont commandés annuellement en librairie ; les 1000 meilleures ventes représentent 20 % du marché. En somme, l’édition est une myriade de marchés de niche.

 

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Pour Christian Vié, le président d’Orsery, l’avenir du livre est à l’économie, à la réduction des coûts. Et ce, pour éviter la surproduction contemporaine, qui encombre les entrepôts de stockage. « Notre solution permet de transformer et d’optimiser l’impression de petits volumes de livres. Et cela, en s’appuyant sur le réseau de librairies. » Depuis quelques années, le rêve est souvent caressé : installer une machine fabriquant les ouvrages directement dans les points de vente. 

 

La semaine passée, les PUF faisaient sensation avec leur machine d’Impression à la demande. Mais derrière le coup de communication, se pose une véritable question de société : comment réduire le nombre d’impressions, sans pour autant pénaliser les acteurs ?

 

Répondre à différents besoins dans la chaîne du livre

 

« La surproduction dans les tirages de livres réduit la marge sur les ventes, et diminue les prises de risques. Imaginer une machine présente dans les librairies permettrait de diminuer les tirages initiaux, en étant assuré de pouvoir fournir les clients, sans avoir besoin d’effectuer de commandes », poursuit Christian Vié. 

 

Pour le libraire et l’éditeur, on comprend immédiatement l’intérêt : la disponibilité instantanée, et la vente assurée. L’idée n’est pas révolutionnaire : elle est utopique. « Cela aiderait également les distributeurs, pour qui le stockage de petits tirages représente des coûts qui aboutissent à des chiffres d’affaires déficitaires. » Et là encore, la solution d’Orsery aiderait. 

 

Même le lecteur s’y retrouverait : personnaliser l’ouvrage, c‘est la possibilité, par exemple, de modifier la police, et d’employer une font adaptée pour les personnes dyslexiques. « Nous arriverons à des produits entièrement nouveaux, avec l’accord des éditeurs. Il est possible d’agrandir la police ou d’intégrer des dédicaces dans les livres. » Et, chance, plus la librairie est située loin sur la planète, plus l’intérêt devient évident que de pouvoir imprimer en local. Un argument écologique auquel personne n’est insensible : « Plutôt que d’imprimer en Chine, nous n’avons qu’à débarrasser les chutes et les évacuer. En terme de bilan carbone, c’est exceptionnel. »

 

À ce jour, les machines proposées par Orsery sont en mesure de faire des tirages d’une centaine d’impressions quotidienne. « Juste assez pour fluidifier la vie des petits tirages, augmenter les marges et la santé financières des structures. » 

 

Outils sécurisés, pour de meilleures marges

 

Pour mieux comprendre l’aspect technique, il faut envisager l’ensemble : l’éditeur fournit son PDF imprimeur, stocké dans une base de données. Un prétraitement est effectué pour accélérer l’impression. Une interface web permet au libraire de réaliser la commande, et le livre-fichier sera imprimé en temps réel. « Une solution de cryptage et d’effacement du PDF permet d’empêcher toute nouvelle réimpression. » Mince, ils y avaient pensé...

 

Pour le libraire, l’implantation de l’appareil coûtera 250 € HT par mois, avec un chèque de caution de 15.000 € (encaissé). Avec sont fournis toute la maintenance autour des machines, les assistances logicielles, l’accès au catalogue, etc. « Nous offrons un taux de remise de 33 % pour l’achat, mais il faut considérer tous les avantages liés à la machine – stockage, carton à ouvrir et remballer, et ainsi de suite. »

 

L’éditeur, pour sa part, récupérera entre 20 et 25 % du prix de vente, un bien meilleur seuil de rentabilité, assure Christian Vié. 

 

 

 

 

La machine, une Ricoh Pro C901, ne produit pas de Poche, uniquement des formats standards, avec couverture couleur, pour un coût de production autour de 8 €. « C’est bien plus cher qu’une impression classique, mais l’avantage est que la vente est déjà faite. » Le tout avec des finitions en dos carrés-collés. 
 
Elle est d'ailleurs présentée à Viroflay – celle-là même qui était exposée sur le stand du groupe La Martinière lors du Salon du livre de Paris. « Notre objectif est de parvenir à installer 500 machines sous trois ans. » Les premiers déploiements devraient intervenir durant l’été, voire à la rentrée de septembre, « principalement dans de grandes librairies de province. Une ou deux librairies parisiennes devraient également l’intégrer, et nous ciblons également les grandes surfaces culturelles ». Fnac, Leclerc, Le Furet du nord, et potentiellement bien d’autres encore.
 

Catalogue en constitution, pour modèle évolutif


Le catalogue d’Orsery compte 4000 titres pour l'instant, issus de partenariats avec Seuil, Editis et Dargaud/Dupuis, en bande dessinée. « Nous travaillons également à intégrer le catalogue d’Interforum. Il serait également possible de mettre en place cette solution pour des éditeurs distribués par Interforum. »
 
À ce titre, l’offre s’intégrerait comme un prolongement du partenariat entre Jouve et Interforum, autour de l’impression à la demande. « Nous avons besoin de trois types de tirages pour les livres : un initial, un centralisé et en librairie. Nous sommes des distributeurs imprimeurs, et de la sorte, complémentaires, mais pas concurrents. »
 
Au menu, on retrouve différentes typologies de maison : les petites confient l’ensemble de leurs titres, nouveautés incluses. Les plus grandes travaillent plutôt avec du fonds – Achille Talon pour Dargaud ou ce qui est proposé en POD pour Interforum. « Plusieurs grands éditeurs nous ont indiqué verbalement qu’ils étaient prêts à nous mettre des titres avec de bonnes rotations pour nous aider à démarrer ; nous sommes en train de travailler ce sujet avec eux. »
 
Il faut convaincre, mais Orsery réaffirme pourtant ne pas faire la course au volume de titres, plutôt aux rotations avec des titres porteurs. « Nous pourrions afficher les 200 000 titres de la BNF, mais ce n’est pas la priorité. La priorité est bien de fournir des titres demandés. »
 
Si l’on prend en compte que 85 % des ventes de livres réalisées sur internet sont des tirages de moins de 2000 exemplaires, le projet d’Orsery devient d’autant plus convaincant. 
 
Reste alors la question des droits... Christian Vié assure ne pas s’en occuper : « Les éditeurs ont des devoirs, concernant l’exploitation permanente et suivie. Il leur revient de présenter ces solutions aux auteurs. Certains, que nous avons rencontrés, se sont montrés réticents, d’autres plutôt enthousiastes : les avis restent partagés. Étant donné que l’on cherche à diminuer les retours, on participe même pour eux d’une optimisation globale. »
 

Produire 6000 livres par an pour être rentable
 
Économiquement, le projet semble pourtant pharaoniquement complexe à mettre en place. À raison de 80.000 € la machine, il faudra vendre des livres... « Avec les chiffres que nous avons à ce stade (et sans aucune économie d’échelle qui ne manquera pas d’arriver), notre seuil de rentabilité est d’une trentaine de livres par jour et par machine – basé sur 200 jours, soit environ 6000 livres par an », explique Christian Vié. 
 
Un résultat atteignable, estime-t-il, puisque certains ouvrages seront des productions uniques. « Il y aura également un intérêt pour les petits éditeurs à pousser leurs clients vers nos librairies affiliées. Et la personnalisation devrait en intéresser plus d’un. » Une fois les premières machines déployées, les coûts d’achats diminueront. 
 
« Il est clair que nous proposons une démarche de fond avec la logique de plus il y aura d’éditeurs, plus il y aura de librairies ; plus il y aura de librairies, plus il y aura d’éditeurs et donc de livres à imprimer et donc d’impression réalisée. Nous offrons de nouvelles perspectives aux acteurs historiques en termes de fluidité et de marge, mais il faut également qu’ils jouent le jeu et nous soutiennent toujours plus activement. Notre indépendance est un élément clef de ce dispositif : nous essayons de trouver le meilleur positionnement pour tous les acteurs et non pas pour un type d’acteurs uniquement. »