Une lettre au Montana : cher Jim Harrison...

Auteur invité - 08.05.2020

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CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — Dear Jim, cher Jim Harrison. Je t’écris de Suisse romande. Je t’écris malgré tout, même si tu nous as quittés, parce que c’est toi et tes livres inoubliables, de Dalva à Un beau jour pour mourir, qui m’ont fait aimer passionnément le Montana, ses plaines infinies et sa mélancolie.

 

par Isabelle Falconnier


Montana
Susan Sermoneta, CC BY 2.0

 

Tu dois bien rire depuis le Montana, l’un des trois États les moins peuplés des États-Unis, où le mot « confinement » n’a que peu de sens. Ton territoire appartient surtout aux forêts, aux montagnes, aux troupeaux et aux rivières. Bien sûr, le virus n’a pas oublié le Montana, mais les morts s’y comptent encore sur les doigts des deux mains – 6 le week-end de Pâques.
 

Chez toi, l’on peut sortir, marcher, chevaucher, sur des kilomètres et des kilomètres, tout en restant seul. L’écrivain Pete Fromm, ton voisin de Missoula, donne régulièrement de ses nouvelles sur Facebook et diffuse des photos de pêcheurs solitaires sur la Blackfoot River, en ironisant sur les consignes de Montana social distancing ou, au contraire, de troupeaux de dindes ou de moutons accompagnés du commentaire Montana social distancing failing.

Le virus, on s’en moque gentiment, là où le ciel est si vaste et les routes si longues qu’ils semblent ne se rejoindre qu’au fond de l’horizon.


Mon territoire, c’est le bord du Léman. C’est aussi très beau – les Alpes surplombent le lac avec lyrisme, vignobles et vergers verdissent avec entrain — mais très peuplé. Des villes, des villages, des routes, des trains, des quartiers de villas ou zones commerciales occupent tous les recoins du paysage. L’espace, on en manque. C’est même denrée rare ces journées de printemps où nous autres Suisses, bien que pas officiellement confinés, sommes fermement invités à rester chez nous.

Nous rêverions d’être au Montana, nous ne sommes que sur les bords du Léman, et dans nos appartements. Lorsque nous sortons, comme évidemment cinémas, restaurants, musées et boutiques sont fermés, c’est soit pour aller chercher du pain, soit pour se promener.


Se promener, on ne devrait pas. Mais l’appel du soleil et du vert est fort. Alors on tente de nous dissuader. Tout ce qui ressemble à des espaces verts est condamné : lutter contre cet instinct est du devoir des employés des villes et des villages, qui passent des heures à barrer l’entrée des stades de sport ou des parcs avec de gros papiers collants jaunes et noirs, ou rouges.

Les aires de jeux pour enfants sont barrées, tout comme les buts sur les terrains de foot, les paniers de basket, les aires pour les grillades, les plages du lac ou les pontons où l’on vient se dorer au soleil dès les premiers rayons. Ces bandes plastiques, posées à la va-vite partout où avant notre corps était invité à s’ébattre, recomposent un paysage urbain fascinant. On dirait un début d’installation artistique, un embryon d’emballage à la Cristo. On n’est pas loin de l’esthétique de la scène de crime, transformant ces lieux de loisirs et de plaisirs en zones interdites, sinistrées.
 

Partout où notre instinct de citadins en mal de plein air nous porte, les interdictions d’en profiter nous ont précédés. Alors on feinte, on cherche les endroits libres d’accès, on cherche le sentier non barré, la pelouse discrète, la petite plage vierge où les agents de sécurité qui patrouillent pour sermonner, voire amender les récalcitrants, ne nous trouveront pas. On joue à cache-cache, on s’éloigne lorsqu’on voit passer une voiture de police au loin.
 

Ce besoin vital de prendre l’air est fascinant, tout autant que la lutte somme toute dérisoire que l’administration du pays, à coups de rouleaux de papier collant et de barrières en plastique, lui oppose. Il me fait penser à cet appel du large et de l’Ouest qui a pris nos ancêtres, il y a un peu plus d’un siècle, les poussant à traverser l’Atlantique en quête d’espace où cultiver de vastes champs, vivre une nouvelle vie dans un Éden rêvé qui s’est si souvent appelé Montana.


On ne peut pas, on ne veut pas vivre enfermé : c’est une bonne nouvelle. Virus ou pas, nous avons besoin de vert, d’arbres, de lac, de fleurs, de forêts où courir et s’ébattre. Tu le sais et l’as écrit si bien, cher Jim. Mais ici, nous avons tendance à l’oublier. À penser que la vie virtuelle, ou la vie entre bureau et sofa, nous suffit. Mais le dehors, le Big Out There comme on dit au Montana, c’est précieux. Une fois retrouvée la liberté de batifoler au soleil, ce sera au moins cela de gagné.



Isabelle Falconnier est journaliste. Critique littéraire et chroniqueuse (L’Hebdo, Le Matin Dimanche), elle a présidé le Salon du livre de Genève et programme les festivals du Livre Suisse de Sion et Lausan’noir à Lausanne. Montana. La reconquête de l’Ouest est sorti aux éditions Nevicata en octobre 2018.



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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