Une taxe ebook pour financer le CNL : “Quelle solidarité en retour ?“

Nicolas Gary - 09.12.2015

Edition - Economie - éditeurs numériques - taxe édition CNL - financement industrie livre


L’idée d’instaurer une taxation des ventes de livres numériques, sur le modèle de la Taxe édition qui participe au financement du Centre national du livre laisse certains acteurs dubitatifs. Dans le principe, tout un chacun comprend l’idée que véhicule l’amendement, mais plusieurs questions restent en suspens. À commencer par : est-ce au numérique de financer l’industrie ?

 

Kindle Touch en rupture de stock

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pour le fondateur des éditions Numeriklivres, Jean-François Gayrard, les ventes d’ebooks « constituent un marché encore naissant, où les acteurs sont loin d’être stabilisés sur leur segment ». Alors, prendre part au financement du CNL, à la hauteur de 0,2 %, pourquoi pas, mais quel retour en attendre ? 

 

Taxer ? Le message qui fâche (fera tache ?)

 

« Je ne crois pas avoir entendu le Centre prendre des positions ouvertement positives à l’égard des éditeurs strictement numériques. Et ce, alors qu'il n'y a pas une semaine sans que l'on lise un papier contre la lecture numérique. Alors que nous constituons nos catalogues, quel type de message cela va envoyer, que ce soit aux maisons, ou aux lecteurs ? Cette taxation aura-t-elle d'ailleurs un retour favorable pour nous ? »

 

Les opérateurs sollicités par ActuaLitté s’accordent sur un point : 0,2 % du chiffre d’affaires taxé, quand on dépasse 76.300 €, n’a rien de menaçant. Cependant, « [t]axer une activité, dans un marché déjà restreint, cela a toujours quelque chose de négatif. Et puis, quelle garantie de retour, de visibilité ou de considération de la part des autres professionnels ou du Centre, obtiendra-t-on ? » 

 

Benoît de La Bourdonnaye, fondateur de la maison éponyme, résume bien la situation : « Cela ressemble à une taxe de plus, dans un contexte français habituel. Cela ne changera pas la vie de nos structures. Pas plus que n’avanceront les sujets qui auraient dû être réglés depuis longtemps. » Au rang desquels, l’interopérabilité, la politique tarifaire, la diversité du catalogue. « 200.000 ebooks dans l’offre légale, contre des millions d’ouvrages imprimés : le lecteur peut être déçu. »

 

En matière de politique tarifaire, rappelons donc l'étude réalisée par le Groupement pour la Lecture Numérique (GLN), avec Hadopi. Elle avait établi que le prix psychologique pour un ebook était fixé dans l’esprit des consommateurs à 10 €.

 

Dans tous les cas, le prix du livre numérique est soumis à des effets de seuil psychologique au-delà desquels l’investissement ne paraît plus justifié : 5 à 10 euros pour les lectures de loisir. Ce seuil de 10 € ne peut être dépassé que pour des livres très techniques, et/ou très travaillés comportant des droits d’image importants. (voir l'étude)

 

 

 

« Dans les usages, certaines choses se sont modifiées, mais nous n’assistons pas encore à une pleine adoption. Et les lecteurs privilégient encore l’offre gratuite : auparavant, les œuvres de Maupassant, il fallait les acheter en papier. » Et Benoît de la Bourdonnaye de préciser que sa maison a d'ailleurs franchi le pas de l'impression, pour donner plus de chances au texte.

 

Aujourd’hui, ces titres du domaine public sont accessibles légalement, en toute gratuité. Et pourtant, une étude présentée en décembre 2009 par Le MOTif, montrait que ce domaine public, en papier, ne représentait que 0,6 à 0,8 % du chiffre d’affaires de la filière livre. Soit entre 30 et 35 millions €. Difficile de croire à une perte significative ?

 

Ce qui contrarie plus largement, selon un éditeur, préférant rester anonyme, c’est de constater que « les éditeurs traditionnels ont largement bénéficié de financements pour des créations souvent impossibles à rentabiliser. Il est heureux que le Centre ait pu, par le passé, servir à subventionner des projets un peu fous, des sortes de proof of concept un peu plus aboutis. Disons, des démonstrations technologiques... Mais combien d’éditeurs numériques ont pu bénéficier de ces sources de financements ? »

 

Depuis cette année, le CNL a ouvert ses aides aux éditeurs pure players « qui respectent le droit d’auteur et la diffusion en librairie indépendante et l’intégration des coûts d’édition numérique dans les coûts d’aide à la publication ». 

 

"En 2016, on va assister à un grand ménage"

 

Vincent Monadé, président du Centre, le rappelait lors de la conférence Transbook, au Salon du livre de Montreuil : « Les éditeurs 100 % numériques sont autorisés à déposer des demandes d’aides. De même pour les auteurs qui publient en numérique : ils peuvent aujourd’hui prétendre aux bourses du CNL. » L’établissement a ainsi mis fin à une politique de financement de plateformes numériques, « au profit d’outils professionnels d’excellence ». Et surtout, il manifeste sa volonté d’accepter des projets hybrides, mêlant son, image et texte. Le tout sans tordre « les dispositifs actuels, qui étaient prévus pour soutenir la production imprimée ». 

 

Mais dans l’univers des éditeurs pure players, on s’inquiète malgré tout. « 2015 a été une année de merde », lâche une maison, et plusieurs confrères la rejoignent. « Près de 40 % de notre chiffre d’affaires a disparu, alors que, les années précédentes, nous avions une croissance forte. En 2016, on va assister à un grand ménage. » L’analyse est simple : les éditeurs historiques se sont impliqués davantage, avec des stratégies tarifaires plus agressives, notamment sur des auteurs reconnus. « Vous espérez qu’un lecteur se dirige plus facilement vers Marc Levy, quand ses ebooks sont vendus à 4,99 € ou vers un auteur inconnu, dont l’ouvrage est proposé au même tarif ? » 

 

Et de poursuivre : « On ne ressent pas encore d’osmose, quand on est éditeur numérique : si c’est pour aider au financement des librairies, sans avoir de contrepartie, ça laisse dubitatif. La solidarité qui va toujours dans un seul sens, c’est pesant. » 

 

Dans les statistiques de ventes, Amazon est toujours largement en tête : une majorité l’estime autour de 40 % de leur chiffre d’affaires, avec Kobo et Google Play, puis Apple. « Les GAFA, on les peut les détester pour leurs pratiques fiscales, mais sans eux, nous ne vendrions rien. » En 2012 ou 2013, des enseignes comme Decitre, Cultura ou Chapitre pouvaient encore représenter quelques pourcentages de ventes : depuis début 2015, certains affirment ne plus rien vendre. 

 

Il existe à ce jour 188 plateformes de vente de livres numériques en France, affirmait l’Hadopi, dans son rapport d’activité. « Si quatre d’entre elles font notre chiffre, comment se sentir solidaire ? », tranche une jeune maison. « S’il faut payer, on la paiera, cette taxe. » Certainement pas de bon cœur...