Vente de livres : réguler internet "plus que ringard : c'est archaïque"

Nicolas Gary - 15.01.2014

Edition - Librairies - vente à distance de livres - Nathalie Goulet - librairies physiques


L'intervention de la sénatrice Nathalie Goulet, durant les discussions autour de la loi sur la vente à distance de livres, a été très remarquée. Voix dissidente, elle expliquait n'être « pas du tout convaincue par ce texte », tout en admettant ne pas faire partie du sérail ni baigner « dans le bouillon culturel ». Pour autant, la législation, selon elle, « ne modifiera pas la pratique de l'achat en ligne ». Elle revient dans un entretien accordé à ActuaLitté sur cette position, pas vraiment à contre-courant.

 

 

travailler moins pour lire plus

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« L'objectif de protéger les libraires physiques est éminemment louable, mais les moyens déployés sont inadaptés. J'avais cité l'humoriste Frédéric Bastiat, qui en son temps invoquait la déloyale concurrence des fenêtres et de la lumière du soleil, face à l'industrie des fabricants de bougies [voir notre encadré]. Il y a des choses que l'on ne peut pas réguler, et les habitudes de consommation sur internet en font partie. Elles sont aujourd'hui ancrées, et si l'on est parti d'un excellent sentiment, on se trompe de cible », explique la sénatrice.

 

À ce jour, elle liste la grande distribution, la vente sur internet, mais également la mobilité des consommateurs, qui sont autant de contraintes pesant sur les librairies indépendantes. « Le livre n'est pas un produit comme les autres, mais il est distribué comme d'autres produits aujourd'hui ! L'exemple du libraire de Belville [NdR : Le Genre Urbain, dans le XXe arrondissement de Paris] évoqué par Le Parisien montre bien qu'Amazon n'est qu'un paramètre externe assez lointain. Il crève à cause de son loyer, comme il l'explique. Ce n'est pas la vente de livres qui est difficile, c'est le prix de son loyer ! »

 

Réguler internet de la sorte ? Ringard, voire archaïque

 

Bougie, fenêtres et soleil

« Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé, à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!), d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous. »

C'est que les petits commerces font face aux mêmes problématiques que la librairie, que ce soit dans la capitale, comme en Province. Les enjeux économiques sont identiques : « C'est extrêmement ringard de penser qu'on va limiter les conséquences pour ces commerces en régulant internet de cette manière. Plus que ringard : c'est archaïque ! Attention, je n'ai rien pour la vente en ligne, ni contre, je fais partie d'une génération qui apprécie le papier, mais je suis lucide sur cette loi. » 

 

La solution passe donc par une approche moins cosmétique, celle d'une fiscalité adéquate : faire payer les impôts nécessaires, que le droit du travail soit respecté - « on a bien vu, dans le livre de Jean-Baptiste Malet, quelles pouvaient être les conditions dans lesquelles sont enfermés les travailleurs d'Amazon ». 

 

La loi discutée au Sénat, visait « à rétablir une juste concurrence », entre la vente en ligne et les librairies physiques. Pour la sénatrice, il existe « une différence majeure entre s'attaquer aux problèmes de fonds que peuvent être la fiscalité et le coût des baux commerciaux, et les attaques ad hominem contre Amazon. Ce vendeur en ligne n'est certainement pas le plus important problème pour les libraires. Ce n'est pas avec des objectifs, si louables soient-ils, que l'on parvient modifier des états de fait. L'égalité devant la loi implique également que l'on n'introduise pas de régimes discriminatoires. » 

 

Dans le cadre de son plan d'aide à la librairie, le gouvernement a proposé un fonds d'aides à la reprise de librairies. La sénatrice estime que c'est là le genre d'action qui peut avoir plus de sens. « On avait joué, fut un temps, sur les frais de mutations, pour les commerces en milieu rural. On pourrait tout à fait envisager de minorer les droits de mutation, dans le cas où le possesseur d'une librairie vend son fonds et qu'un repreneur décide d'ouvrir une librairie, et non pas un commerce de bouche. Mais là encore, cela ressemblerait à une niche, et l'époque n'est plus à ce genre de pratiques. »

 

Encourager les enfants à utiliser des tablettes ?

 

En parallèle, constate la sénatrice, le monde scolaire bascule de plus en plus vers des univers dématérialisés. « On encourage les enfants à avoir des tablettes dans les mains, mais mathématiquement, cela ne peut que les éloigner du livre imprimé. »

 

Une idée qu'elle avait déjà défendue au Sénat. « Pour qu'un enfant s'empare de livres papier, il faut une présence des parents qui soit très forte. Spontanément, un enfant à qui l'on donne une tablette en classe n'ira pas vers des livres, et donc pas dans des librairies. »

 

Et pour cause : l'ebookstore est intégré aux appareils de lecture. « La lecture, c'est un temps qu'il faut prendre, celui des parents qui vont lire des histoires le soir à leurs enfants. Les placer devant un écran de télévision, devant un écran en maternelle et penser qu'ils vont aller spontanément dans des librairies, c'est utopique. »

 

La loi sur la Vente à distance de livres doit être renvoyée à l'Assemblée nationale pour le dernier trajet législatif.


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