Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Victime de la bien-pensance, un livre d'humour noir est retiré de la vente

Clément Solym - 07.12.2016

Edition - Société - ouvrage adulte sarcastique - illustrations jeunesse détournement - retirer livre commercialisation


Dévasté par les réactions des réseaux sociaux, l’auteur de Bad Little Children a demandé à son éditeur, Abrams, de retirer l’ouvrage de la vente. Une première, certes, mais surtout une autocensure qui inquiète l’industrie du livre, tant aux États-Unis qu’en Angleterre. 

 

 

 

L’ouvrage est plutôt potache : s’appuyant sur des illustrations traditionnelles de livres pour enfant, Arthur C. Gackley s’était amusé à détourner avec des légendes grossières et de subtiles modifications. Le projet ne cachait d’ailleurs rien de ses aspirations : jouer à fond le côté subversif, et faire de ces illustrations des choses politiquement incorrectes, au plus haut point. Sauf que la dérive n’a pas traîné. 

 

Tout est parti de la critique faite par une blogueuse, Kelly Jensen, pour qui l’ouvrage est tout simplement raciste. Étant donné que plusieurs blagues portent sur des communautés ethniques – les Amérindiens – ou religieuses – les musulmans –, la réaction fut violente. Et la blogueuse de partir en guerre contre ces stéréotypes véhiculés, dont elle ne perçoit pas la moindre note humoristique. 

 

 

 

Pourtant, l’éditeur avait pris les précautions nécessaires : Bad Little Children’s est un titre pour adultes, c’est amplement précisé. Et depuis sa parution en septembre dernier, des critiques élogieuses ont également fleuri. Et la maison, la mort dans l’âme, d’affirmer désormais qu’à la demande de l’auteur, elle ne commercialisera plus l’ouvrage. Jamais ses œuvres « n’ont représenté ni ne représenteront la bigoterie ou la haine ». 

 

La liberté d’expression a beau être brandie pour défendre la démarche artistique, la maison a été découragée « par des appels à censurer le livre et réprimer le droit d’auteur ». L’auteur lui-même assure que son intention est de dénoncer la bêtise, et certainement pas de l’alimenter. En regard de la campagne de haine que son titre suscite, il a alors préféré couper court à la commercialisation. 

 

 

 

L’Association of American Publishers, représentant les éditeurs américains, a apporté son plein soutien à Abrams. Les attaques lancées contre le livre se trompent de colère, d’autant que la démarche s’inscrit dans une veine bien connue et appréciée aux États-Unis, d’humoristes sarcastiques et grinçants. « Ce serait une perte tragique, que les éditeurs se rétractent ou refusent de publier un livre parce que certaines personnes ne l’aiment pas. Nos librairies et les rayons de nos bibliothèques deviendraient des lieux stériles », lance l’AAP.

 

Dans ce combat, les éditeurs ont été rejoints par la National Coalition Against Censorship (NCAC), the National Council of Teachers of English (NCTE), the American Library Association’s Office for Intellectual Freedom (ALAOIF). « Après tout, ceux qui n’aiment pas le livre n’ont pas à l’acheter », affirment-ils. Des comédiens comme Lenny Bruce, Richard Pryor, Tom Lehrer, Trey Parker et Matt Stone, Sarah Silverman ou Margaret Cho « ont été vilipendés pour avoir fait précisément ce que ce livre propose – se moquer des conventions sociales, de la sagesse populaire et des vaches sacrées ». 

 

Le bon sens, à l'évidence.

 

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