Violente polémique entre Saviano et le maire de Naples sur la mafia

Nicolas Gary - 07.01.2017

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Ils n'en viennent pas encore aux mains, mais les mots font mal. Le romancier Roberto Saviano et le maire de Naples, Luigi De Magistris se sont gentiment étrillés sur les réseaux. Suite à la fusillade survenue ce 4 janvier dans la ville, blessant une jeune fille de 10 ans, le journaliste et écrivain a lourdement chargé le maire. Déclenchant une controverse qui secoue le pays.

 

Naples - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« À Naples, on parle du tourisme et des fêtes sur les places, comme d’une solution à tous les maux, avec un maire qui administre depuis six ans la ville et on dit que tout semble alors réglé. Ce n’est pas la faute du maire, si des mineurs s’entretuent, mais il en ira de sa responsabilité s’il affirme que le décrochage scolaire est une plaie fermée, alors qu’un mineur sur trois, dans des quartiers à risques, ne va pas à l’école », attaquait Saviano dans un post Facebook.

 

Et d’ajouter : « Le tourisme ne guérit pas le mal-être, ce n’est pas la réponse aux problèmes de la ville. La Camorra contrôle les dérives, pas la police municipale – organe de protection qui découle directement de la ville. »

 

La fusillade du 4 janvier est en effet à mettre sur le compte de la mafia : il s’agit d’un raid organisé contre un groupe de Sénégalais, vivant à Naples, et qui a refusé de s’acquitter du pizzo, l’argent de la protection – ou celui du racket, c’est au choix.

 

Évidemment, ce n’est pas le premier échange de politesses entre l’écrivain et le maire : depuis longtemps, les deux hommes s’affrontent, Saviano dénonçant l’absence de réaction des autorités napolitaines, devant la mafia locale. Et cette fois encore, De Magistris n’a pas mâché ses mots.

 

"Tu fais ton beurre sur le dos de Naples"

 

« Cher Saviano : chaque fois qu’un crime survient à Naples, tes paroles tombent réglées comme une horloge, cette invective qui dit qu’à Naples rien ne change. Étant donné que les problèmes sont nombreux dans notre ville, comment fais-tu pour savoir quels sont les changements à Naples ? Saviano, tu ne peux pas savoir : la vérité est que tu ne veux pas parler de ce qui évolue. Tu es une marque qui tourne si une certaine narration se met en place : tu fais ton beurre sur le dos de Naples et des Napolitains. »

 

Évidemment, pour le Maire, il est simple de faire ainsi allusion aux ouvrages publiés sur la mafia napolitaine, dont Saviano s’est fait avec le temps le pourfendeur. Or, si les choses venaient à changer en profondeur, l’écrivain perdrait toute son aura, son intérêt – et ses revenus. Et d’inviter Saviano, en bon intellectuel, à mieux étudier l’ensemble de la ville, « avant de parler et d’écrire ».

 

Il conclut : « Cher Saviano, ne spécule pas davantage sur notre peau. Salis-toi les mains, en te plongeant dans de véritables faits. »

 

Il est vrai que toute la carrière de Saviano s’est bâtie sur la dénonciation de la Camorra, avec son fameux livre Gomorra. Et depuis, sa carrière s’est orchestrée tant autour des dangers et risques encourus – les représailles mafieuses – que son expertise politique. Celui qui est depuis longtemps surnommé Il morto che cammina (le mort qui marche, sous-entendant que la mafia le laisse vivre pour l’instant, car il est déjà mort), ne serait, dans la bouche du maire, qu’un profiteur en somme.

 

La poussière, sous le tapis, c'est plus commode

 

Et réponse du berger à la bergère : « Le problème, ce ne sont pas les assassins qui surgissent, c’est moi qui en parle. Parce que lui [le maire, NdR] n’aime pas les banlieues, il n’apprécie pas d’en parler, et la ville semble alors ramenée au salon de sa maison, où la poussière est cachée sous le tapis. »

 

Mais la verve italienne ne s’arrête pas en si bon chemin, et Saviano pour poursuivre : « Soccavo le fait vomir, Pianura le fait vomir [deux banlieues de Naples, NdR], il a honte du quartier de Conocal, il se fout de celui de Trajan. Le maire vient de Vomero, et seules les choses bien ordonnées lui plaisent. » Avant de conclure : « Vous avez besoin de moi, vous avez besoin de vous opposer à quelqu’un, vous avez besoin d’une opposition parce que sans celles-ci, vous devriez affronter la réalité de toutes ces exactions que tolère votre administration. »

 

 

 

C’est que De Magistris fut magistrat durant plusieurs années, et loin de Naples, rappelle implicitement Saviano. Il fut même candidat pour le Parlement européen, avant de revenir pour briguer la mairie – et de redécouvrir probablement les véritables enjeux et les querelles sanglantes de la Camorra. Lequel est le plus pur  ? Lequel est le plus intransigeant  ? Tout cela se résume-t-il à une poussée d’hormone ?

 

« J’ai eu affaire aux gangs, au crime organisé et à la corruption durant 25 ans, d’abord en tant que procureur, aujourd’hui comme maire de Naples. Et j’ai payé un prix élevé, très élevé », notait De Magistris.

 

"Ne nous mentons pas"

 

La voix de Saviano, pour contestable qu’elle soit, est aussi celle de tous ceux qui dans la ville ne peuvent se faire entendre, mais souffrent de la Camorra. Mais considérer qu’il attend que les crimes ou les assassinats viennent faire fructifier son compte bancaire n’est certainement pas des plus habile. Sur le dos de cette ville, nombre de criminels ont fait bien plus fortune que l’écrivain.

 

Roberto Saviano : "Même les mafias abandonnent le Sud de l'Italie" 

 

« La prudence devrait vous faire dire que vous faites des efforts. Au lieu de cela, vous arrivez à affirmer que le visage de la ville change. Ce n’est pas vrai. [...] À Naples, on continue d’avoir peur, de faire feu, d’avoir une économie liée au narcotrafic, d’avoir du chômage. Tout cela ne signifie pas que la situation relève de l’actuelle administration ni qu’un maire pourra tout parvenir à résoudre. Mais ne nous mentons pas », achève Saviano.

 

Saviano, qui en effet se déplace sous escorte et ne pourrait, tacle enfin le maire, se déplacer seul, pour avoir un regard réel sur la ville. Avec une pincée de sel, il salue : « Je l’invite à se promener un peu dans Naples, à se plonger dans les rues, et à se mêler aux gens. » Pervers et un peu acide.