Vive la France, ou comment les “réflexes paternalistes” ont la peau dure

Nicolas Gary - 24.06.2017

Edition - Société - Danièle Obono France Insoumise - Vive la France RMC - liberté expression ZEP


La jeune députée de la France Insoumise a fait une rentrée remarquée : le Front national a pris pour prétexte une pétition datant de 2012, qu’elle avait signée, pour mener une campagne de dénigrement. Y étaient défendus le chanteur Saïd Saïddou, et le sociologue Saïd Bouamama, coauteurs de textes contre le néocolonialisme — chanson et livre. Le tout cuisiné à la flamme bien moyenageuse par le FN...




 

Tout commence, pour cette bibliothécaire devenue la porte-parole de FI et députée de la 17e circonscription, par un passage à la radio — chez RMC. Les Grandes Gueules lui resservent assez naturellement son engagement vis-à-vis du rappeur membre du groupe Z.E.P., et son titre Nique la France. Voici ce que l’on entendait dans le refrain : 

 

Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes 

Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. 

 

Grandiose. Vraiment pas de quoi fouetter un chat — le texte a même quelques bonnes tournures — même si l’insulte lancée à Caroline Fourest est assez inutile. Soit. Saïd Bouamama et Saïd Saïddou avaient été mis en examen en octobre de cette année-là, pour avoir coécrit en 2010 le livre-CD Nique la France — Devoir d’insolence.

Une pétition avait poussé, Danièle Obono l’avait alors signée en 2012 — ainsi que Noël Mamère, Olivier Besancenot, et d’autres, tous mus par l’idée que la liberté d’expression passe avant tout. Les deux hommes furent relaxés en mars 2015.

Après tout, on peut rappeler qu’en 2010, quand le texte fut écrit, non seulement un ministère de l’identité nationale avait été constitué, et le pays avait entendu, répété ad nauseam le fameux « La France tu l’aimes ou tu la quittes ». Et accessoirement, c’était une association d’extrême droite, l’Agrif, qui avait intenté le procès, ceci permettant d’éclairer cela. 
 

Immédiatement, la levée de boucliers de souche

 

Pas très étonnant, donc, de retrouver l’Agrif en embuscade, peu après le passage de la députée sur RMC, réclamant la démission de l’intéressée. Dans un communiqué, l’association se lance dans un plaidoyer :

 

L’AGRIF constate avec la plus vive inquiétude que La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon est devenue le refuge et le lieu de promotion des militants de l’anti-France […]. Mme Obono est loin d’être un cas isolé dans ce parti dont la nocivité apparaît de plus en plus clairement. Ainsi, Mélenchon lui-même, dont Obono est une des porte-parole, déclarait en entrant dans le Palais Bourbon, à la vue du drapeau européen dont les étoiles rappellent la symbolique mariale : « Franchement, on est obligé de supporter ça ? Attends, c’est la République française ici, ce n’est pas la Vierge Marie. »[…]

 

Démarche immédiatement suivie par David Rachline, sénateur-maire de Fréjus, Front national, qui détourne sans aucune finesse les propos de la députée Danièle Obono — qualifiant au passage le rappeur et le sociologue « d’anti-Français ».

Et d’asséner avec sérieux et sans bouger les oreilles : «E n siégeant à l’Assemblée Nationale, cette Mme Obono semble ne pas avoir pris la mesure des siècles d’Histoire de France qui la contemplent et l’obligent. Être une élue du peuple nécessite un minimum de respect pour les Français, la France et ses institutions. Un Député est élu pour se mettre au service du peuple français, pas pour l’insulter. »

 

Le FN ne pouvant pas manquer une pareille occasion, les cloches se sont mises à sonner.

 

 

 

Vive la France, Nique la France : pourquoi choisir ?

 

Ce qui est finalement reproché à la députée, c’est d’avoir soutenu dans le cadre d’un texte que l’on puisse chanter « Nique la France », mais qu’à l’antenne de RMC, elle n’ait pas accepté elle de dire « Vive la France ». Et soudainement, on se demande si l’on rêve : le journaliste de RMC réclame à la députée de dire Vive la France, pour prouver que, elle, n’a aucun désamour vis-à-vis de la République

 

Début juin, l’écrivain Rachid Boudjedra était victime d’une caméra cachée grotesque, qui non seulement avait viré au vinaigre, mais versait dans le sordide. Là, on pouvait déplorer une blague de très mauvais goût — l’auteur, athée revendiqué, se voyait contraint de réciter une prière pour inaugurer le ramadan. Mais pour la députée, il ne s’agissait pas d’une plaisanterie, même humiliante : elle était invitée d'une émission sérieuse, traitant de l'information.

 

Le journaliste, sans mesurer le ridicule de sa proposition — avec quel sérieux ! – invite finalement à la députée de dire Vive la France. « Pourquoi je dirais Vive la France », s’intrigue Danièle Obono. « Ben, Vive la France parce que c’est la démocratie et que vous êtes députée de la République », rétorque le journaliste. Elle s'exécute, en effet sans conviction, mais surtout sans avoir vraiment compris pourquoi on lui formule une pareille demande.

 

C'est là que le procès en sorcellerie a débuté : le député Thierry Mariani qui s’indigne : « Hallucinant ! La députée France Insoumise défend ceux qui chantent  "nique la France" mais hésite à dire "vive la France ". » Et le Front national se frotte la panse....
 



Jean-Luc Mélenchon, mesurant l’ampleur des dégâts sur la page Facebook de l’émission des Grandes Gueules commente : « On y lit des centaines de commentaires avec pour certains (nombreux) une haine, une violence et un racisme atroces ! Envers Danièle Obono mais aussi Alexis Corbière ! C’est un regroupement de haineux d’un racisme totalement décomplexé... Je pense qu’il faut faire suivre ou prendre connaissance si ce n’est pas déjà fait ET soutenir autant que possible et sur tous les supports Danièle Obono contre la meute. Il est inouï de voir un média provoquer délibérément le déclenchement d’une telle vague raciste. »
 

Une pétition en soutien, contre le déferlement d'agressivité que subit la député, a été mise en ligne. On y déplore à juste titre que le Front national « sous couvert d’une pétition tente encore une fois de décrédibiliser une députée française en s’attaquant à ses origines et en laissant planer le doute sur son engagement citoyen et républicain ».

La maladresse des animateurs de l’émission de RMC n’aurait en réalité jamais été si criante, si ceux que cible la chanson défendue en 2012, n’avaient pas promptement réagi. Preuve d’ailleurs que sept ans plus tard, les mots de ZEP font toujours mouche…
 

Affligeant
L'évolution en 60 ans
Regarde à l'assemblée
Il y a que des culs tous blancs
Ils veulent l'intégration
Par la Rolex ou le jambon
Ici on t'aime
Quand t'es riche et quand tu bouffes du cochon



Tiens donc...
 



Philippe Poutou, du Nouveau Parti Anticapitaliste, dénonce l’action du FN : « Ce qui dérange, c’est que Danièle Obono est une jeune femme noire, qui ose non seulement faire de la politique, mais qui refuse en outre de baisser les yeux et de se mettre au garde-à-vous lorsqu’on le lui ordonne. Le NPA exprime sa solidarité totale avec Danièle Obono face aux racistes et réactionnaires de tout bord, face à cette France raciste, colonialiste, sexiste, qui est précisément celle que Saïd Bouamama et Saïdou entendaient dénoncer. Une France qui projette de faire entrer l'état d'urgence dans la loi et dont la police tue plusieurs dizaines de personnes chaque année. »

Une page Facebook réclame même, sans le moindre recul, la déstitution de la députée.