"Voir la mer", l'étude en bleu de Sophie Calle

Florent D. - 24.02.2014

Edition - Les maisons - Sophie Calle - Voir la mer - Actes Sud


Un jeu de mots facile et un peu brutal pourrait faire relier les précédentes productions de Sophie Calle - consacrées à sa mère « Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler » défunte - et son dernier ouvrage paru chez Actes Sud, Voir la mer. Pour autant, pas sûr qu'il ne charrie pas une part de vérité. Dans ce nouveau livre très plastique, l'auteure tente de capter ce que l'immensité laisse chez l'homme, après le ressac.

 

 

 

 

C'est avec plaisir que j'ai retrouvé, à la base de l'ouvrage, ce qui m'avait interpellé chez Sophie Calle, dont j'avais pu découvrir le travail avec la série Double-Jeux (des sortes de listes, à la fois photographiées et rédigées, autour d'un thème ou d'une contrainte), soit une expérience qui mêle art et sociologie, ou même ethnologie. En ouverture, l'artiste-photographe expose sa méthode :

 

À Istanbul, une ville entourée par la mer, j'ai rencontré des gens qui ne l'avaient jamais vue.

Je les ai emmenés sur le rivage de la mer Noire.

Ils sont arrivés sur la grève séparément, les yeux baissés, fermés ou masqués.

J'étais derrière eux.

Je leur avais demandé de contempler le large

puis de se retourner vers moi

afin de me renvoyer ce regard qui venait de voir la mer pour la première fois.

 

La suite se compose de photographies, deux par individus, sans nom ni éléments personnels. Une approche anonyme qui a toujours été celle de Sophie Calle, s'entourant parfois de personnalités renommées (Paul Auster, notamment) mais préférant établir des portraits à partir d'éléments choisis ou pris du quotidien.

 

Ici, à l'exception des vêtements de chacun, le seul élément qui l'intéresse est le visage, et plus encore les yeux des différents protagonistes. À la manière de Marina Abramović qui peut tenir un regard pour tenter d'y voir la personnalité, Sophie Calle fige le premier regard après la mer pour y déceler ce que la vision d'une immensité peut changer chez le sujet photographié.

 

  

 

Pour autant, les photos ne proposent pas un avant/après (la première est prise de dos), et chacun sera libre d'y voir ce qu'il cherche, ou ce qu'il veut trouver, dans ces différents portraits. Un pourra être secouée par le regard fatigué (ou sage ?) du « vieil homme », l'autre par l'impatience des enfants, qui « ont regardé la mer environ 1 minute et 30 secondes puis [...] ont couru vers elle ». Ce décompte du temps passé à scruter la mer, encore une fois relevé « scientifique », sera la seule remarque de l'auteure.

 

L'impression produite est étrange : si j'ai pu être habitué aux jeux de mots (de maux) dont s'emparait régulièrement l'auteure pour ses différentes expériences, Voir la mer est sans détour décevant à cet égard, la photographe se limitant volontairement au rôle de « secrétaire du réel ». Une fois les individus placés devant la mer, elle n'interviendra que pour presser l'objectif.

 

Qu'apporte le livre à l'exposition, présentée pour la première fois au Sabanci Museum d'Istanbul ? Et bien, un nouveau jeu de Sophie Calle avec l'objet-livre, puisqu'elle sépare les 12 clichés de feuilles de calque bleu, produisant un son proche du ressac lorsqu'on les tourne. Un livre à lire dans le silence, impressionnant et rassurant à la fois.

 

À retrouver sur Chapitre.com