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Vous vous pensez écrivain ou poète ? Bukowski va vous calmer

Antoine Oury - 14.09.2017

Edition - Société - Charles Bukowski Sur l'écriture - Charles Bukowski Au Diable Vauvert - Charles Bukowski correspondance


Les éditions Au diable Vauvert publient ce 14 septembre un recueil inédit de lettres signées Charles Bukowski, autour d'un thème commun, l'écriture. Et quand l'un des plus grands écrivains américains évoque cet art qui le fait (sur)vivre, il envoie un puissant coup de poing dans tous les clichés du genre, visant directement le menton savant de ces confrères... Petit avant-goût avec quelques extraits de ces lettres, traduites de l'anglais par Romain Monnery.


Charles Bukowski, painted portrait _DDC0052
(thierry ehrmann, CC BY 2.0)
 

[À Anthony Linick]

22 avril 1959

 

[...] Je dois me bouger les fesses si je veux pas rater la première course.

Merci d'avoir dédramatisé mes faiblesses grammaticales en mentionnant le fait que certains de vos amis universitaires éprouvaient eux-mêmes des difficultés à structurer leurs phrases. Je pense que certains écrivains doivent endurer cette torture parce qu'au fond ce sont des rebelles et que les règles de grammaire comme beaucoup d'autres règles de ce monde exigent un conformisme doublé d'une certification qu'ils exècrent d'instinct, sans compter que leur attention se focalise sur des considérations plus larges et spirituelles. Hemingway, Sherwood Anderson, Gertrude Stein, Saroyan font partie des rares à avoir redéfini les règles, particulièrement matière de ponctuation et de rythme des phrases. Et puis, bien sûr, James Joyce est allé encore plus loin. Ce qui nous intéresse, c'est la couleur, la forme, le sens, la force... Les pigments qui font ressortir l'âme. [...]

 

[À Henry Miller]

16 août 1965

 

[...] Bref, il m'a donné un exemplaire du livre de Céline — Comment ça s'appelle ? – Voyage au bout de la nuit. maintenant écoutez, la plupart des écrivains me rendent malade. Leurs mots ne touchent même pas le papier. Mais Céline, il m'a donné honte du pauvre écrivain que je suis, j'ai eu envie de tout jeter par la fenêtre. Un foutu maître chuchotant dans ma tête. dieu, l'impression d'être redevenu un petit garçon. Tout ouïe. Entre Céline et Dostoïevski il n'y a rien, si ce n'est Henry Miller. Enfin, passé le vertige qui m'a saisi en découvrant combien j'étais insignifiant, j'ai repris la lecture, et je me suis laissé mener par la main, volontiers. Céline était un philosophe qui savait que la philosophie était vaine ; un queutard qui savait que la baise était du vent ; Céline était un ange, il a craché dans les yeux des anges et puis il est descendu dans la rue. Céline savait tout ; je veux dire il en savait autant qu'il y a à savoir quand on a deux bras, deux pieds, une bite, quelques années à vivre ou moins que ça, mais avant toute chose. bien sûr, il avait une bite. vous saviez ça, il n'écrivait pas comme [Jean] Genet, qui écrit très très bien, qui écrit trop bien, qui écrit si bien qu'il vous fait piquer du nez. [...]
 

[À Loss Pequeño Glazier]

16 février 1983

 

[...] Je sais pas, tu vois. Prends les poètes. Certains démarrent très fort. Il y a un éclair, une brûlure, un pari dans leur façon de coucher les mots sur le papier. Un bon premier livre ou un second, ensuite ils semblent se d i s s o u d r e. Tu jettes un œil alentour et tu découvres qu'ils enseignent l'ÉCRITURE CRÉATIVE à l'université. Maintenant ils s'imaginent qu'ils savent comment ÉCRIRE et qu'ils vont dire aux autres comment s'y prendre. Ceci est une maladie : ils se sont épris d'eux-mêmes. C'est incroyable qu'ils puissent faire ça. C'est comme si un type venait me voir et essayait de me dire comment on baise sous prétexte qu'il pense baiser décemment.

S'il existe de bons écrivains, je ne pense pas que ces écrivains triment, marchent, discutent et s'accouplent en pensant, « Je suis un écrivain. » Ils vivent parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Ca s'empile : les abominations, les réjouissances, les pneus crevés, les cauchemars, les hurlements, les rires, les morts, les longues enfilades de zéros et tout le reste, ça commence à peser alors ils voient la machine à écrire et ils se posent devant et ça leur sort par les doigts, il n'y a pas de planning, ça leur tombe dessus : s'ils sont toujours en veine. [...]

 

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