Washington Post : Bezos n'a pas de "baguette magique", mais il innove

Nicolas Gary - 06.08.2013

Edition - International - Jeff Bezos - Washington Post - journal


Le poids des mots, le choc des lingots : pour 250 millions $, somme que l'on ne trouve que sous les pieds de Jeff Bezos, il a donc été possible au grand patron et fondateur d'Amazon de s'offrir le prestigieux Washington Post. Aujourd'hui, il est la 19e personne la plus riche au monde, avec une fortune estimée à 25,2 milliards $, selon le magazine Forbes, et ce n'est pas son premier coup d'investissement dans les médias, puisqu'il avait injecté de l'argent dans Business Insider - et même dans Twitter...

 

 

 

 

Loin de ses projets de conquête de l'espace, dans lesquels il a déjà dépensé des millions de dollars, Bezos souhaite donc se tourner vers un média institutionnel, ou presque, sans apporter trop de détails sur ses motivations. Le journal, vieux de 135 ans, appartenait à la famille Graham depuis 80 ans et les actions sont passées de 5 à 599,85 $ pour le groupe, à peine l'information annoncée.

 

Pour la famille, la question était de savoir que faire de ce journal qui perdait des clients depuis des années. « J'ai donné un prix et Jeff a accepté le montant. À mon grand étonnement, quand les avocats ont dit qu'ils l'appelleraient, lui, j'ai trouvé que c'était une grande idée, mais je ne pensais pas qu'il serait intéressé », explique Donald Graham, directeur de la publication. 

 

 

"Je comprends le rôle essentiel que joue le Post dans Washington,

et notre nation, et les valeurs du Post ne changeront pas"

 

 

Leur première rencontre, en juillet dernier, avait donné le coup de feu aux discussions sur le sujet. Et Bezos s'était même fendu d'un courrier au propriétaire, pour l'assurer de ses intentions. « Je comprends le rôle essentiel que joue le Post dans Washington, et notre nation, et les valeurs du Post ne changeront pas. » Bien entendu, il y aura du changement malgré tout, puisque c'est vers une nouvelle expérimentation numérique que Bezos souhaite tourner ses efforts. D'ailleurs, outre le Washington Post, le groupe compte plusieurs autres publications - mais le fondateur d'Amazon assure que les journaux seront tenus loin des activités d'Amazon. 

 

Mais alors, quel est le plan de bataille ? Dans une interview datée de 2012, Bezos avait expliqué clairement ce qu'il pensait de la situation de la presse. « Il y a une chose dont je suis certain : il n'y aura plus de journaux imprimés dans vingt ans. Peut-être des publications luxueuses dans quelques hôtels, ou pour des services extravagants. Mais le journal papier ne sera plus la norme dans une vingtaine d'années. » Le délai est assez long, certes, mais donne bien le ton de l'orientation prochaine du WP. 

 

 

"Sur le Web, les gens ne payent pas pour des informations,

et il est trop tard pour changer cela."

 

 

 

De toute manière, outre la vision prophétique, ou pas, le Washington Post affiche une diminution de 4 % de son chiffre d'affaires pour le papier, contre 8 % de croissance pour la publication en ligne. Mais ce qu'il importe de retenir, c'est l'autre partie de la prophétie : « Sur le Web, les gens ne payent pas pour des informations, et il est trop tard pour changer cela. » Erreur de calcul ? En mars dernier, le WP avait mis en place un paywall pour les lecteurs, avec 20 articles gratuitement accessibles chaque mois. Si Bezos garantit qu'il n'interviendra pas dans la ligne éditoriale, en tant que nouveau patron, la quête de la rentabilité le concernera directement.

 

 

'A Second Term' -- The Washington Post November 7, 2012

Ron Cogswell, CC BY 2.0

 

  

La fin des Paywall ? Celle du WP en tout cas, est une approche très plausible. D'autant plus que Bezos ne prêchait pas pour sa paroisse : selon lui, le Kindle n'était pas la réponse à tout, parce qu'à l'époque, « beaucoup de lecteurs préféraient encore la version imprimée des journaux ». La période de transition sera donc importante, pour assurer un virage numérique cohérent. Or, si sur le web, personne ne paye, Bezos notait que chez Amazon « nous avons réalisé que les gens sont disposés à payer pour des abonnements des journaux sur leur tablette. Dans un avenir proche, chaque foyer disposera de plusieurs tablettes. » De quoi donner un souffle alors aux médias. 

 

Le PDG et éditeur du WP a rencontré Bezos, et explique que si ce dernier ne disposait pas d'une baguette magique, permettant de dissoudre tous les problèmes, son regard et ses ressources sont autant d'avantages. « Il est intelligent, novateur et dispose de personnes particulièrement intelligentes », promet-il. Il sera donc intéressant de voir quels sont les premières mesures dans la transformation opérationnelles du journal, car depuis maintenant vingt ans, Bezos est l'homme du net, dont le succès a été considérable - s'attirant par la même occasion l'inimitié de nombreux acteurs dans différentes professions.  

 

 

"Internet est en train de transformer

presque tous les éléments de l'activité de la presse"

 

 

S'il est trop tard pour faire acheter au public l'information, il est encore trop tôt pour miser intégralement sur les tablettes. Même le magnat des médias, Rupert Murdoch, n'est pas encore parvenu à trouver la solution la plus pertinente pour assurer à sa division Médias un avenir plus stable.  « Il y aura, bien entendu, des changements au Post, au cours des années à venir. C'est essentiel, et ce serait arrivé avec ou sans changement de propriétaire. Internet est en train de transformer presque tous les éléments de l'activité de la presse : les cycles d'information se raccourcissent, les revenus à long terme sont plus compliqués à mettre en place, le net permet de nouvelles formes de concurrence », explique-t-il dans un courrier adressé aux employés du Post. 

 

Ce qui est passionnant, c'est que pour la première fois, un entrepreneur pure-player achète une société de presse. Bezos a les moyens, les opportunités et probablement les solutions pour réinventer ce que peut (doit ?) être un journal à l'heure numérique. D'ailleurs, si l'on observe le modèle Amazon, plutôt que de se centrer sur le strict profit, la société réalise des investissements en permanence, pour rester dans une perspective de croissance et d'innovation. Difficilement applicable, stricto sensu, à un journal... L'une des premières approches, selon les commentateurs, serait de sevrer le magazine de sa dépendance à la publicité. 

 

Le futur ne manquera pas d'avenir.  Avec un risque majeur : que l'on ne trouve d'abonnement au WP que sur Kindle...