Wikileaks : Pas de place en URSS pour des gens comme Soljenitsyne

Nicolas Gary - 09.04.2013

Edition - International - Soljenitsyne - URSS - Syndicat des écrivains


Hier, Wikileaks a encore fait des siennes. En publiant 1,7 million de documents émanant des services diplomatiques américains, le site de Julian Assange révèle les grands dessous, pas toujours appareils, de la géopolitique étatsunienne. Les documents couvrent la période des années 1973 à 1976, et permettent de se remémorer les joyeuses années de la guerre froide encore bien chaude.

 

 

Aleksandr Isayevich Solzhenitsyn, painted portrait DDC_7681.JPG

DDC_7681 (CC BY 2.0)

 

 

1976, c'était tout juste la fin de la guerre du Vietnam, et trois ans plus tard, c'est en Afghanistan que les conflits se déplaçaient, toujours opposant les États-Unis à l'URSS.  « (L'écrivain George) Orwell a dit un jour que celui qui contrôle le présent contrôle le passé, et celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Notre analyse montre que l'on ne peut pas faire confiance à l'administration américaine sur son contrôle du passé », rappelait Julian Assange, cité par l'AFP. 

 

Car l'ensemble des câbles, des télégrammes, pour cette époque, flirtent entre le secret et la complexité. Pourtant, l'ensemble de ces documents, s'ils étaient publics, n'étaient consultables qu'aux Archives nationales et dans des conditions empêchant des recherches textes précises et efficaces. En réaction l'établissement a tenté de saper l'annonce de Wikileaks, en soulignant que les télégrammes sont dans le domaine public.

 

Le tout puissant Réalisme socialiste

 

Bref.

L'écrivain russe Soljenitsyne avait déjà fait l'objet d'un premier câble, remontant à avril 2008, alors que le diplomate William Burns avait rendu à l'écrivain. « Soljenitsyne, qui fêtera ses 90 ans en décembre, a une santé qui décline depuis un certain temps », notait l'ambassadeur. Preuve que l'on continuait de garder un oeil sur le dissident russe, malgré son âge avancé. 

 

Or, un câble de 1974 indique une autre forme d'attention, cette fois accordée à l'union des critiques littéraires, à l'occasion d'un discours prononcé en janvier. Celle-ci attaque avec virulence à Soljenitsyne, et souligne la nécessité de se débarrasser des méthodes de critiques occidentales. 

 

Le secrétaire général et le président de la commission avaient en effet ouvert le bal des critiques en assurant que, pour l'ensemble des écrivains soviétiques, unanimement, « il n'y a pas de place dans notre société pour des personnes comme Soljenitsyne ». Le reste du discours, note le télégramme, soulignait toute la force et la puissance évocatrice diu réalisme socialiste. 

 

Ce dernier, apologie de la culture communiste, et régression tragique de toute forme d'expression artistique, était alors considérée comme « la seule approche littéraire acceptable », attendu qu'elle servait l'idéologie communiste, était asservie à la censure du parti, et réprimait toute forme de contestation. Les auteurs qui la détournaient se heurtèrent pour beaucoup à des murs. 

 

Ainsi, note le diplomate, la ligne officielle, qui condamnait déjà Soljenitsyne, mettait l'accent sur le fait que tous les auteurs dissidents étaient concernés par ces critiques. On évoquait même des rumeurs émanant de Moscou, visant à renforcer les campagnes contre les auteurs anticonformistes. 

 

Le président du Syndicat des écrivains, Sergei Milkhalkov fut également interrogé, et au cours de son interview, assurait que le régime de Moscou ne tenait pas vraiment compte de ce que pouvait écrire Soljenitsyne, parce qu'il n'avait aucun impact sur la société soviétique. Une approche assez inédite, qui justifierait la diminution des attaques portées contre l'auteur. 

 

Sorti du goulag quelques semaines avant la mort de Staline, en 1953, Soljenitsyne avait été condamné à l'exil en février 1974, alors qu'en décembre 1973 paraissait en version française L'Archipel du Goulag. Ses textes continuèrent d'être diffusés clandestinement dans l'ex-URSS. Ce n'est qu'au cours de la période de Glasnost que Mikhaïl Gorbatchev rendra à l'écrivain sa citoyenneté soviétique, puis qu'en 1989 sortira L'Archipel du goulag