Yann Andréa, l'autre, et dernier, Amant, de Marguerite Duras

Cécile Mazin - 11.07.2014

Edition - Société - Yann Andréa - Marguerite Duras - écrivains littérature


Yann Lemée, plus connu sous le nom de Yann Andréa, a été découvert mort dans son appartement parisien, annonçait hier l'AFP, citant des sources policières. Agé de 63 ans, la cause du décès ne serait pas suspecte. Andréa fut le dernier compagnon de la romancière Marguerite Duras, jusqu'à la mort de cette dernière, en 1996. Andréa était né en 1952, et Duras en 1914. 

 

 

L'Amant

Barbara Rich, CC BY NC ND 2.0

 

 

C'est à la lecture des Petits chevaux de Tarquinia que le jeune étudiant en philosophie, alors à Caen, tombe amoureux de l'auteure. À compter de cette lecture, il décidera de ne plus rien lire d'autre, et va écrire quantité de lettres, durant les cinq années suivantes. Puis, en 1980, ils se retrouvent tous deux : Andréa se rend au domicile de Trouville et retrouve Marguerite. 

 

Duras avait tiré un livre de cette rencontre, intitulé Yann Andréa Steiner

C'était donc onze heures du matin, au début du mois de juillet.

C'était l'été 80. L'été du vent et de la pluie. L'été de Gdansk. Celui de l'enfant qui pleurait. Celui de cette jeune monitrice. Celui de notre histoire. Celui de l'histoire ici racontée, celle du premier été 1980, l'histoire entre le très jeune Yann Andréa Steiner et cette femme qui faisait des livres et qui, elle, était vieille et seule comme lui dans cet été grand à lui seul comme une Europe. 

Je vous avais dit comment trouver mon appartement, l'étage, le couloir, la porte.

 Andréa lui-même avait écrit sur l'auteure, racontant dans M.D. une séquence particulièrement douloureuse de la vie de Duras :

Une femme, qui est aussi un écrivain célèbre, doit entrer d'urgence à l'hôpital pour y subir une cure de désintoxication. Un jeune homme l'accompagne, à la fois témoin et protagoniste du drame. Tandis qu'elle lutte contre la mort, le récit se constitue peu à peu et grandit sans qu'elle le sache. Le jour où elle peut enfin quitter l'hôpital, parlant de la jeune accouchée de la chambre voisine, elle annonce aux infirmières stupéfaites : « cet enfant qui est né hier, il a aujourd'hui trois ans, c'est étrange. » Le livre qu'on va lire est à l'image de cet enfant miracle.

 

Tous deux s'étaient finalement retrouvés autour de l'écriture, dans une relation d'amour, de travail, parfois de supplice. Andréa était devenu l'exécuteur testamentaire de Duras. « Je voudrais parler de ça: ces seize années entre l'été 80 et le 3 mars 1996. Ces années vécues avec elle. Je dis elle. J'ai toujours une difficulté à dire le mot. C'était totalement passionnant, mais épuisant. Ça ne s'arrêtait jamais », expliquait-il interrogé par Bernard Pivot. 

 

Toute relation physique était absente entre les deux : « La passion passait par là, par la détestation du corps de la femme. C'était haïssable et, à me détester le corps, il devenait, lui, haïssable », avait expliqué Duras en 1986, quand elle fit paraître Les yeux bleus cheveux noirs. Avec Cet amour-là, Yann racontait la rencontre, de son point de vue, et les années qui ont suivi : 

Yann Andréa Cet amour-là L'été 1980, après lui avoir pendant cinq ans écrit d'innombrables lettres, Yann Andréa frappe à la porte de Marguerite Duras. Ils ne se quitteront plus. Seule la mort interrompra une relation intime, exigeante, tyrannique, à la fois intellectuelle et charnelle, entre l'étudiant à la recherche de lui-même et la romancière vieillissante, mondialement célèbre. C'est cette histoire qui est contée ici, dans un récit sobre, impudique, sincère. Bien plus qu'un « document littéraire », c'est le livre d'un amour absolu, une confidence dérangeante, fascinante, où chaque mot est reconquis sur l'absence et le désespoir.

Il avait également haussé le ton, lorsque le fils de Marguerite Duras, Jean Mascolo, avait tenté de faire paraître un ouvrage présentant des recettes de cuisine et des entretiens retranscrits. Dans une tribune de 1999 parue dans Libération, il avait frappé fort : « La mère de Jean Mascolo était un génie, mais pas lui. Elle aurait fait un vrai livre, pas cette chose sinistre. » Et son avocat avait fait le reste, rappelant que le fils de l'auteure « ne veut pas admettre que sa mère a décidé de façon notoire que ce soit Yann Andréa et pas lui qui soit son héritier spirituel ».