Yann Queffélec, auteur publié contre son gré

Clément Solym - 14.05.2010

Edition - Société - argent - livre - publier


Têtu comme un Breton, dit-on ? Ah oui ? Tiens donc... Parce que là, M. Yann Queffélec, le romancier aux 23 ouvrages, vient de jeter un pavé dans la mare de l'édition. Son dernier livre, paru aux éditions de l'Archipel, Le Piano de ma mère serait un scandale. L'affaire est assez improbable, et même « une grande première, du jamais vu » nous explique Jean-Claude Simoën, éditeur chez Plon.

Attention, on se retrousse les manches et on y va...

En juin 2008 paraît une biographie vendue à 40.000 exemplaires sur Tabarly, signée par Yann Queffélec. « La publication s'est très bien déroulée, nous avons alors signé un contrat avec Yann pour une autobiographie. Le 15 octobre 2009, il nous remet une version du livre, racontant l'histoire de sa mère. Étant auteur à corriger ses épreuves, nous lui laissons le temps et décidons de sortir le livre aux environs de la fête des Mères. Or en mars, nous lui faisons parvenir un courrier pour qu'il fasse les modifications qu'il souhaite. Et rien n'est jamais venu. Tout était prévu, les libraires attendaient ce livre. Je comprends que ce soit douloureux, car le livre est très personnel. » Surtout qu'entre-temps, un véritable micmac s'est instauré.

« C'est une mésentente, une mauvaise communication », précise Me Jean-Claude Zylberstein, avocat de Yann Queffélec. « Si l'auteur est tenu de donner par contrat un manuscrit achevé, il revient à l'éditeur d'entendre les besoins de son écrivain. En l'occurrence, M. Queffélec travaille toujours sur épreuve, c'est une habitude. » Or, le romancier assure que ce livre n'est pas fini ; pire qu'il a été publié malgré lui. Quid ?

Lettres, contre-lettres et anti-lettres

Entre la date de remise du manuscrit, inachevé et en attente de modifications, les relations entre l'Archipel et Yann Queffélec se crispent. L'un assure n'avoir jamais reçu de nouvelles de son romancier, quand l'autre au contraire affirme en avoir donné par le biais de lettres. « La confiance était rompue et j'ai souhaité publier chez un autre éditeur », nous explique-t-il. Une confiance difficile à définir d'ailleurs. Durant cet intervalle, en effet, Olivier Orban, directeur de Plon fait une proposition à l'Archipel : racheter les droits du livre pour le faire paraître chez eux. « Nous avions versé un à-valoir, réclamé par Yann, à la remise de son manuscrit. Comment comprendre un tel revirement ? Je l'ai contacté, lui proposant que nous nous rencontrions, de discuter », assure Jean-Daniel Belfond, directeur de l'Archipel.

La situation n'avance pas : d'un côté, un auteur qui ne souhaite plus publier, de l'autre, l'éditeur qui en a le droit contractuel, et surtout serait resté sans nouvelles de son auteur. Complexe...

Légalement, tout écrivain dispose d'un droit de retrait, qui lui permet, contre remboursement de l'à-valoir perçu, de reprendre son manuscrit. C'est ce qui était envisagé, plus ou moins directement, dans la proposition commerciale faite par Olivier Orban, de Plon, lors de leur prise de contact avec l'Archipel. Mais la procédure de publication était engagée. Mieux, les tomes 2 et 3 de ces mémoires étaient déjà signés contractuellement. Et comme la proposition reste sans suite, le schéma éditorial se met en place.

Un tour de cochon que l'on me joue !

« C'est un livre qui demandait à être soigné, on me joue un tour de cochon en le faisant paraître alors qu'il est inachevé. Jean-Daniel Belfond ne cherche qu'à se faire du fric avec mon roman », clame Queffélec. « D'ailleurs, je ne me reconnais pas du tout dans l'article publié hier dans Le Monde, bien éloigné de la réalité de mes propos ! » Oups, j'espère faire mieux alors...

Mais, pourquoi ne pas saisir la justice ? « Un procès, c'est quelque chose qui vous empêche de dormir. Queffélec est un créateur, et nous avons décidé qu'il était préférable pour lui de se consacrer à l'écriture de son prochain ouvrage plutôt que de mener une opération militaire », assure Me Zylberstein.

Ou du moins pendable, le tour ?

Surtout que doit prochainement paraître, justement chez Plon, en juin, Les sables du Jubaland, un livre de 300 pages. « Belfond, au courant de cette parution, a souhaité me court-circuiter », jure l'auteur. « D'ailleurs, je ne comprends pas comment un éditeur peut être assez irresponsable pour publier un ouvrage inachevé. Même quand le Bon à Tirer est prêt, si l'auteur décide de modifier quelque chose, son éditeur doit l'écouter. Et en l'occurrence, j'avais encore beaucoup à faire. Rien que ce titre, le Piano de ma mère... on dirait une mauvaise copie de Pagnol, La gloire de mon père, Le château de ma mère... et pourquoi pas Le stylo de ma soeur ? »


Yann Queffélec

« Mais s'il nous avait apporté les modifications qu'il souhaitait faire, nous aurions pu les mettre en place dès la première réimpression. Le livre a été tiré à 14.000 exemplaires, tout cela était possible », dit Jean-Daniel Belfond. Et de préciser : « Le tome 2, où Yann raconte la vie de son père, que nous devions faire paraître, a déjà été revendu à Bernard Fixot... Ce que je comprends, c'est que cette décision de nous quitter résulte simplement d'une stratégie éditoriale personnelle. » En clair, on aurait proposé plus d'argent ailleurs pour le livre. Pour les livres... Et M. Queffélec aurait tout simplement été dans l'incapacité de pouvoir rembourser l'à-valoir perçu.

Soutenir un auteur, pas l'enfoncer

Une situation « à la fois simple et complexe », tranche Jean-Claude Simoën. Complexe, parce qu'il y a indubitablement eu la signature d'un contrat, pour un livre qui pouvait s'appeler - et d'ailleurs s'appelle - Le piano de ma mère. « Mais quand Yann m'avait présenté cet ouvrage, je lui ai dit qu'il n'était pas fini. Que les lettres de sa mère étaient plaquées en fin de livre alors qu'il aurait plutôt fallu un fondu enchaîné. Je lui ai également suggéré que la fin du livre se fasse sur l'enterrement de sa mère. Mais dans tous les cas, le livre n'était pas terminé. Et Yann était absolument d'accord. »

Un titre qui ne satisfaisait donc pas et que M. Simoën découvre pourtant, avec stupeur en librairie, alors même que Plon avait fait une proposition de rachat du titre. En réalité, une intention plus générale encore, de la part de l'éditeur, de reprendre les ouvrages de Yann Queffélec.
« Quand Claude [Durand, ancien PDG de Fayard, NdR] a quitté Fayard [je viens de vous le dire, NdR], Yann était comme orphelin et il a proposé des ouvrages à plusieurs maisons, dont Seuil, Archipel, ou XO. Il nous devait un Dictionnaire amoureux de la Bretagne, et j'ai demandé à Claude ce qu'il pensait du fait que je reprenne les ouvrages de Yann. Selon lui, “il avait besoin d'être encadré et soutenu" et c'était une bonne idée. Alors, Olivier Orban a fait une proposition. Cette histoire de remboursement de l'à-valoir ne concerne que Queffélec et Plon. De même que pour les autres livres. »

Mais tout était prêt et même confirmé !

Oui, mais ce fameux ouvrage, Jean-Daniel Belfond persiste : Yann avait accepté de le publier chez L'Archipel. Il était venu devant quinze personnes le présenter à l'équipe commerciale, a répondu à une interview (voir sur le blog de l'Archipel)... avant de changer d'avis en janvier. « Quelle est donc cette confiance que Yann a perdue ? Qu'avons-nous fait ? Ou pas fait d'ailleurs ? Et quand son avocat nous a fait parvenir un courrier pour évoquer sa volonté de ne pas publier l'ouvrage, il était déjà en impression. »

« C'est simplement impensable et totalement inacceptable. On ne publie pas un auteur contre son gré. Je ne comprends pas qu'un éditeur revendiquant cette étiquette endosse ce rôle-là. C'est tout le rapport d'un éditeur à son auteur qui est remis en cause. Moi, je publie des livres qui méritent leur nom de livre, dans le respect de l'auteur. Cela relève de la moralité la plus élémentaire. La relation d'un éditeur à l'auteur ne se fige pas simplement dans le contrat signé », s'inquiète Jean-Claude Simoën.

Sauf peut-être quand des enjeux financiers trop importants s'en mêlent... Cela s'est déjà vu...