Yves Derai : le livre d'actualité subit doublement la crise de la presse

Nicolas Gary - 21.09.2016

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Fondées en 2006, les Éditions du moment sont en cours de liquidation. Une fin de parcours pour la maison indépendante, dirigée par Yves Derai. Journaliste, ancien directeur de BFMTV et auteur lui-même de plusieurs livres, il revient avec ActuaLitté sur l’aventure sa société.

 

Yves Derai, ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« En 2006, j’étais journaliste et sporadiquement directeur de collection notamment pour les éditions L’Archipel. Donc j’apportais des livres. L’édition a commencé à vraiment me titiller avec cette première expérience. J’ai eu la chance de faire quelques best-sellers avec L’Archipel, puis j’ai rencontré Fabien Ouaki, qui était l’ancien patron de Tati. Il avait envie d’investir dans des entreprises en création, et m’a proposé de fonder notre structure. Ce que je faisais pour d’autres, je l’aurais alors fait pour notre propre maison. »

 

L’aventure est née ainsi avec un premier ouvrage paru en 2007 et une ligne éditoriale bien définie. « Pour nous, le livre d’actualité était le prolongement du travail journalistique, apprécié d’ailleurs, parce qu’il marchait bien à l’époque. » Assez rapidement, la maison trouve des lecteurs, un public et des livres qui se vendent. Avec Michaël Darmon, Yves Derai signe d’ailleurs trois livres qui « ont fait de belles ventes ». Près de 150.000 exemplaires au total pour Ruptures, Belle amie (sur Rachida Dati) et Carla et les ambitieux. 

 

2010, première rupture

 

Mais à partir de 2010, le temps manque aux deux auteurs. « Nous aimions bien bosser ensemble, et, l’un sans l’autre, nous avons arrêté de faire des livres. Michaël Darmon passait de France 2 à iTélé, donc l’info continue, et de mon côté, je gérai l’augmentation de la production de livres aux éditions du Moment... » Moins de temps pour enquêter, pour solliciter des interlocuteurs : « Ce qui faisait la richesse de nos livres, nous ne pouvions plus l’assurer. Et pas question de faire des ouvrages bâclés. »

 

Bien entendu, les Éditions du moment comptaient d’autres auteurs, et les best-sellers n’ont pas manqué – comme Le monarque, son fils, son fief, de Marie-Célie Guillaume, avec près de 80.000 exemplaires. « Nous avons sorti plusieurs livres politiques à succès. Mais après 2012, on a constaté que ce genre d’ouvrages commençait à décliner », analyse Yves Derai. La défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle a aussi joué : « C’était un moment particulier dans le livre politique : Nicolas Sarkozy était une locomotive pour les ventes. François Hollande, beaucoup moins. »

 

Nicolas Sarkozy intéressait plus les éditeurs que François Hollande

(chiffres BnF)

 

 

Dans le même temps, un autre constat s’est imposé, de plus en plus fortement : « Le public de ces ouvrages a fini par se contenter des informations publiées par la presse sur ces livres. Les bonnes feuilles, les exclusivités... les infos étaient reprises sur les sites d’info. Et les lecteurs ont eu le sentiment qu’ils n’avaient plus besoin d’acheter les livres. » Hormis pour les auteurs, « comme Raphaëlle Bacqué qui ont une qualité de narrateur exceptionnelle : au-delà des éléments qui peuvent faire le buzz, les lecteurs ont l’idée qu’ils passeront un bon moment de lecture ». 

 

La journaliste du monde, souligne l’éditeur, « sait faire des personnalités dont elle s’empare, des personnages romanesques. Il y a une science de la mise en scène que possèdent peu de journalistes. Cette qualité a pu parfois manquer à nos ouvrages. Même si nos livres étaient riches factuellement ». Comme le document Ennemis de 30 ans, d’Olivier Biscaye et Anita Hausser, retraçant les inimitiés entre Sarkozy et Juppé « qui ne datent vraiment pas d’hier. C’est une guerre fratricide au sein de la droite qui est tout de même incroyable ». Verdict : 1500 exemplaires vendus. « Une histoire pas suffisamment bien racontée, probablement. Celui-là et d’autres, d’ailleurs... »

 

Le genre subirait aussi la crise de la presse, et même doublement : « Les gens achètent de moins en moins la presse payante, car les médias gratuits sur Internet les abreuvent énormément. Et nous, qui étions le prolongement de cette presse, nous sommes frappés dans la continuité. » 

 

Et comme les médias affichent une audience moindre, les lancements devenaient plus laborieux. « On avait besoin de leur puissance de feu pour pousser les livres. Même les émissions de télé n’ont plus vraiment la capacité de lancer un titre. À moins que le document soit exceptionnel, voire déclenche une polémique. » 

 

 

 

Pour les Éditions du Moment, jusqu’au mois d’août, un projet de reprise d’actifs était en cours, mais n’a pas abouti. « Nous aurions dû nous réinventer plus tôt, certainement. » La plupart des nouveautés seront cependant publiées à L’Archipel à compter de 2017, ou encore Fayard et Hugo : « Les auteurs sont allés vers des éditeurs qui ont accepté les manuscrits, et j’en suis plutôt content. J’étais préoccupé par cette situation, pour eux. C’est important qu’ils aient trouvé une terre d’accueil. »

 

L'année 2016, définitivement classée annus horribilis 

 

« Nous avons subi l’interdiction de deux livres : celui de Nathalie Koah, Revenge porn, où nous avons perdu un procès contre le footballeur Samuel Eto’o. Écrit par sa fiancée, le livre a été interdit le jour de sa parution. » Les libraires ont alors renvoyé toute la mise en place, et la facture est devenue très lourde, durant plusieurs mois pour l’éditeur. « Cela partait pour être un succès en France, en Afrique... » 

 

Une autre interdiction est venue de Côte d’Ivoire, sur ordre du président. « Le diktat du pouvoir, là-bas, on ne s’y oppose pas. Mais deux interdictions coup sur coup, en 10 ans, je ne l’avais jamais vécu. La maison a eu des procès, que nous avons souvent gagnés. Et en cas de défaite, il y a eu des dommages-intérêts. Mais jamais nous n’avions subi d’interdiction. Nathalie Koah, aujourd’hui, est devenue un symbole de la femme qui ne s’incline pas devant l’homme, aussi puissant soit-il. Elle incarne un combat... C’est inimaginable qu’elle soit bâillonnée en France. »

 

Et puis, il y eut des livres tués par l’actualité. « De grosses mises en place, qui accusent des retours massifs, ça tue une maison indépendante. » Cela, et des retards accumulés par des auteurs. « Quand les journalistes font un livre, c’est souvent une activité annexe. Le délai n’a pas forcément d’importance pour eux s’il s’agit d’un titre de fond. Ils ne comprennent pas nécessairement les difficultés que cela implique pour l’éditeur de rendre leur manuscrit avec trois mois de retard. Quand cela vous arrive pour quatre livres en même temps que vous aviez prévu de facturer le même mois, c’est la cata. Pour certains, on a eu jusqu’à 2 ans de retard. » Les avances versées, associées aux retards, voilà aussi comment on plombe une trésorerie.

 

Revenir à la presse et aux médias pour le cofondateur

 

Le format numérique, pour les livres d’actualité, n’est pas encore assez répandu pour représenter autre chose qu’un revenu annexe. « Les ebooks de Libération, par exemple, ce sont des offres qui ne coûtent pas cher à produire, compilant des articles. Un EPUB ne coûte que 70 € à fabriquer. Pour un journal, c’est un modèle intéressant. Pour un éditeur, les chiffres du numérique restent faibles : en France, ça ne décolle pas (sauf pour quelques niches), avec des prix qui ne sont peut-être pas aussi bas qu’ils devraient pour justement donner l’impulsion. » 

 

La maison avait développé une version poche, en créant sa propre collection. « On dit que le poche ne marche pas pour les documents, mais nous avons connu quelques belles réussites. Et nos mises en place de grands formats n’ont pas été impactées. »

 

Le devenir du fond des Éditions du Moment est désormais entre les mains du mandataire chargé de la liquidation. « Plusieurs maisons s’intéressent à certains ouvrages. On verra ce qui se passera, d’ici deux ou trois mois, quand le tribunal de commerce prononcera la liquidation, et vendra les actifs. » Le catalogue, la marque, ou encore le mobilier ou le bail... tout sera mis en vente.

 

Quant à l’aventure éditoriale, elle se poursuivra certainement pour Yves Derai, « comme directeur de collection, je pense. Apporter des projets est quelque chose que je sais faire ». Le retour au journalisme, vers la presse et les médias, sera dans tous les cas le projet principal. « Je vais garder un pied dans les livres, j’ai un réseau d’auteurs... et toujours l’envie de produire de nouvelles choses. »