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Zalbac Brother : "Le deal est clair, la proposition alléchante."

Cécile Mazin - 02.07.2013

Edition - Les maisons - banque - finance - thriller


Durant toute la semaine, c'est le livre de Karel de la Renaudière, Zalbac Brothers qui va nous accompagner. ActuaLitté vous propose d'en découvrir plusieurs extraits, quotidiennement, pour plonger dans ce polar aux allures de thrille. Pour ce premier roman, l'auteur nous entraîne dans un monde de banque et de gros sous... et de petits frissons.

 

 

Devant la grande salle de réunion, un brouhaha remplit le hall. Les clients commencent à entrer. Arrivé sans bruit, Bruce observe la scène. Quant à Jean, il rejoint discrètement sa place, en retrait. Son rythme cardiaque s'accélère. Le jeune homme survole le dossier avec fébrilité. Les chiffres, les courbes, les statistiques... voilà, tout est là. Il les connaît par cœur, mais se force à les relire. Six mois qu'il bosse sur ce projet d'acquisition, page après page, graphe après graphe. L'affaire est simple : Tellog's, leader mondial du biscuit, souhaite consolider sa position dominante. Zalbac veut lui proposer de boucler un cercle vertueux, en rachetant l'un des premiers producteurs de blé aux États-Unis. Le deal est clair, la proposition alléchante. Reste un souci : à quel moment convaincre Donovan de lui laisser la parole ? Le stagiaire lève les yeux vers son supérieur et croise son regard. Donovan le fixe en agitant son index en signe de refus.

 

Tant pis, pense Jean. J'y vais !

 

La présentation commence. Donovan prend les devants, apparemment encouragé par Bruce, qui approuve chaque étape avec force sourires et hochements de tête. Quant au big boss de Tellog's, il est impavide, s'appliquant à dessiner une ribambelle de fers à cheval sur le bloc de feuilles posé devant lui. Les slides s'enchaînent et les clients tournent en chœur les pages de leur dossier. Troisième partie : l'analyse des risques.

Jean se lève brusquement et sourit en détaillant d'une voix forte et posée le protocole de l'étude. Ouverture !

– Nous avons travaillé avec Monte-Carlo, le logiciel champion des probabilités financières... et de l'élégance façon Riviera française.

Allegro ! Donovan fait la grimace. Il se tourne vers Bruce, qui sourit. Advienne que pourra ! Piano piano, se calme l'orateur.

– Quel serait le pire des scénarios par rapport à cet investissement ? Nous avons tenu compte de trois facteurs : l'effondrement des cours du blé, le tarissement des approvisionnements en matière première et la chute du chiffre d'affaires sur les ventes de biscuits...

 

Jean a soudain un doute. Une grosse boule d'angoisse se forme au creux de son ventre, et le regard sévère du client n'arrange rien. Il sent qu'il va bafouiller, une sueur froide mouille sa nuque.

C'est alors qu'il remarque Bruce, qui agite imperceptiblement son stylo dans sa direction. Le King fait de minuscules mouvements, lents et précis, comme ceux d'un chef d'orchestre. La boule d'angoisse se délie. Il reprend la mélodie de son discours, relève la tête. Maintenant, il fixe le client dans les yeux, et sourit. Moderato.

Il autopsie en rythme chaque hypothèse, clairement, précisément, depuis les maladies du blé jusqu'au dumping improbable des concurrents sur les prix de vente des produits finis, sans oublier l'éventualité d'un conflit international ou l'apparition d'une céréale transgénique concurrente. Le patron de Tellog's l'écoute dérouler son argumentaire. Un sourire, vite réprimé, s'affiche de temps à autre au coin de sa bouche. À la fin de son speech, Jean se tourne vers Bruce, qui lève sa main pour signaler qu'il lui faut conclure.

 

Jean suit d'instinct l'injonction – forte subito – et sa voix résonne de nouveau :

– Avec cette acquisition, vous inventez une nouvelle donne, qui va vous permettre de créer une troisième entité. Vous êtes sur le point de créer une équation : 1 + 1 égale 3. Cette équation du succès va prouver que l'union des talents dépasse leur simple addition. Le futur de l'humanité n'a-t‐il pas plus de valeur que tous les présents additionnés ? En réalité, vous ne devez répondre qu'à une seule question : souhaitez-vous incarner cette extraordinaire aventure ?

Jean retient son souffle. Pour un peu, il saluerait. Plus personne ne bouge dans la salle. L'équipe est sidérée par son culot. Donovan le fusille du regard, en passant son index comme une faux sur son cou. Sabordage en vue ?

 

Le président de Tellog's se redresse sur son siège, se retourne pour jeter un coup d'œil à la salle immobile, s'éclaircit la gorge... Puis sa voix retentit dans le silence :

– Let's go, guys, done deal !

 

*

 

– Comment as-tu osé faire ça ? Fais tes cartons et va-t'en ! Les appariteurs vont vérifier que tu n'embarques rien en douce. À l'étage des stagiaires, la colère de Donovan a jeté un froid. Les postes de travail vibrionnent dans un silence gêné. Les plus curieux se haussent du col, les autres fixent leurs chaussures en se demandant à qui le tour.

– Ils ont signé, c'est ce qu'on voulait, non ?
– Et tu imagines que c'est grâce à toi ? Quel prétentieux !

Tu n'as pas ta place parmi nous.
Jean est sidéré. Il avait le sentiment que tout s'était bien passé, pourtant. Bruce était reparti en rigolant avec le PDG de Tellog's. Au passage, il avait gratifié sa recrue d'une petite tape sur l'épaule. Et puis... plus rien. L'équipe s'était détournée de lui sans un mot, chacun retournant à son bureau pour tenter de rattraper le temps passé dans la salle de réunion. Une journée comme les autres... Sauf pour lui.

Sur sa table de travail trône un carton à moitié plein, qui contient tout ce qui reste de ces deux années passées à trimer chez Zalbac. Un pot à crayons, un tapis de souris customisé par ses collègues un soir de beuverie, un pot de vitamines périmé, une tablette de chocolat entamée et quelques gris-gris accrochés à son ordinateur de bureau. Le bilan est amer. L'appariteur l'accompagne jusqu'aux ascenseurs sans lui proposer le moindre coup de main. Combien de fois le Français at‐il assisté à ce cérémonial sadique ? À chaque renvoi, la brutalité de la procédure lui a fait froid dans le dos. L'appariteur appuie sur le 13. Un étage porte-malheur, celui de la direction des ressources humaines. Il doit passer prendre son chèque et signer un solde de tout compte. Tassé dans un coin de la cabine, le Français aimerait pouvoir plaisanter. Rien ne sort. Il doit avoir l'air d'un loser. Qu'aurait-il dû faire ? Continuer à fermer sa gueule pendant des années ? Pas question, évidemment. C'était son destin. L'ascenseur s'immobilise. Il serre les poings. Son seul objectif : faire bonne figure encore quelques instants. Un vigile s'approche.

– Suivez-moi.

 

Le ton est neutre, ni particulièrement froid ni franchement sympathique. Juste mécanique et blasé. Ce mec en a vu d'autres, se dit Jean. Si ça se trouve, son job n'est que ça : chaque jour, il accompagne les procédures de licenciement, de son annonce au salarié jusqu'à la sortie sur le parvis du Rockefeller Center, en passant par la remise du badge. Une femme surgit tout à coup.

– Bonjour Jean. Je suis Susan, la secrétaire de M. Zalbac. Je vous accompagne...

La secrétaire est plus aimable qu'il ne l'aurait imaginé. Au téléphone, sa voix était légèrement pincée. Elle arbore un tailleur vert pomme, et un maquillage discret. Ses pommetteshautes et son regard clair lui donnent un air malicieux, rehaussé par quelques rides légères au coin des yeux. C'est la première fois qu'il la voit, et pourtant, elle a l'air de le connaître. Ses faits d'armes se seraient-ils répandus dans toute la banque ? La porte du bureau se referme doucement. Face à lui, assis dans un fauteuil en cuir marron glacé, le sous-directeur du personnel le détaille en plissant les yeux. Avec ses lèvres fines et ses grosses lunettes à monture métallique, on dirait un bureaucrate de la Stasi. Il en a d'ailleurs les manières.

– Ainsi, c'est vous qui faites n'importe quoi dans les meetings clients ?

– Je ne sais pas...

– Peu importe. Pour une raison que je ne m'explique pas, le King veut vous garder. Vous serez affecté au 19e étage. La mauvaise nouvelle, c'est que Donovan ne veut plus de vous comme analyste.

– Je ne comprends pas...
– Il n'y a qu'une solution, je le crains.
– Redevenir stagiaire ?
– Ou... vice-président, deux crans au-dessus... 200 000 dollars par an, intéressement flottant, trois semaines de congés payés, mutuelle maison et j'en passe. Signez là.

 

Le type tend un stylo à Jean, soufflé par la nouvelle. Alors qu'il s'apprête à ratifier le contrat, il s'interrompt soudain :

– Excusez-moi, c'est bien un contrat que vous voulez me faire signer, n'est-ce pas ?

– Oui, enfin... C'est LE contrat type de la maison. On a le même pour tout le monde. Comme ça, y'a pas de négociation possible.

– Ça, c'est la théorie. Permettez que je le relise, quand même.

Le chef du personnel a un geste d'agacement.

– L'offre est valable vingt-quatre heures. Tant qu'il n'est pas signé, vous ne faites plus partie de la banque.

– Je lis vite, ne vous inquiétez pas.

Le type émet un sifflement de serpent. Une manière comme une autre de désapprouver l'humour...

– Et Tim?
– Quoi Tim ?
– Tim Dickens.
– M. Dickens était un alcoolique.
– Tim... vous devez vous tromper !
– Notre médecin ne se trompe jamais. Nous ne tolérons

pas ce genre de comportements...
– Vous voulez dire que Tim a été renvoyé ?
– Peut-être souhaitez-vous subir les mêmes tests que

M. Dickens ?
Jean retient sa réponse. Pauvre Tim...
– Vingt-quatre heures, c'est ça ?
En réalité, sa décision est déjà prise, mais pour la première fois, il le sent, le rapport de force avec la banque vient de bouger légèrement.

 

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