Être né dans les années 1970, ou après, fait étrangement associer « Il en faut peu pour être heureux » au Livre de la Jungle et renvoie à une kyrielle de souvenirs de Mowgli et Baloo se trémoussant sur un air de jazz. Il faut l’avouer, les studios Disney sont assez doués pour nous faire oublier qu’avant le film, il y avait un livre. En effet l’histoire du « petit d’homme » grandissant dans la jungle et se soumettant à ses lois a été couchée sur le papier par Rudyard Kipling en 1894.

 

par Mathilde de Chalonge

 

 

 

 

Plus de cent ans après, les nouvelles de l’auteur britannique reviennent une nouvelle fois au cinéma dans un film d’aventure familial qui sortira le 13 avril prochain dans les salles : l’occasion pour nous de réapprendre l’histoire originale du Livre de la Jungle !

 

À l’origine, un homme : Rudyard Kipling

 

Le recueil de nouvelles Le Livre de la Jungle est fondé sur l’expérience de Rudyard Kipling qui naquit et grandit six années en Inde il y a 150 ans. C’est là qu’il a puisé la majorité de son inspiration pour écrire son œuvre. Bien qu’il ait passé la majorité de sa vie en dehors de ce pays, Kipling se considérait comme un Anglo-Indien, ce qui explique sa fascination pour ses mœurs et coutumes ainsi que sa nostalgie envers le paradis perdu de son enfance.

 

Quand il quitte l’Inde, il n’a que six ans et ne garde que des souvenirs heureux de la colonie britannique : son imaginaire ne demandait qu’à se développer sur papier et l’histoire de Mowgli et Balou était déjà en gestation. C’est lors d’une retraite dans le Vermont, dans la froideur de l’hiver 1892, bien loin de la luxuriante et chaude forêt tropicale qu’il accoucha de son chef-d’œuvre d’imagination poétique : Le Livre de la Jungle.

 

 

 

L’ouvrage de Kipling est en fait une série d’histoires qui ne mettent pas toutes en avant le personnage de Mowgli, popularisé par le film Disney : il n’apparaît que dans trois nouvelles sur sept. On découvre ainsi dans le recueil les aventures moins célèbres du phoque blanc d’Alaska Kotick ainsi que celles de la mangouste Rikki-Tikki-Tavi. Les histoires peuvent se lire de manière indépendante et aléatoire puisqu’elles ne sont pas soumises à un ordre chronologique. Chacune d’entre elles dévoile un pan de la vie de Mowgli, des animaux ou encore des lois de la Jungle auxquelles tous se soumettent. 

 

Consécration de la littérature jeunesse

 

Publiés en deux volumes en 1894, Le Livre de la Jungle et le Second Livre de la Jungle constituent un temps fort de la littérature jeunesse puisque les aventures de Kipling ont été louées et célébrées par ses pairs. Kipling est encore aujourd’hui un des auteurs anglais les plus populaires et est universellement reconnu pour son talent. Le grand Henri James disait déjà de lui « Kipling me touche personnellement, comme l’homme de génie le plus complet que j’aie jamais connu. ». Premier auteur anglais à recevoir le Prix Nobel de Littérature, il est également le plus jeune à l’avoir reçu.

 

Dès la publication du Livre de la Jungle, alors qu’il résidait encore dans le Vermont, Kipling reçut de nombreuses lettres de ses admirateurs enfantins qui trouvèrent en lui leur auteur préféré. Loin des aventures tristes et pathétiques d’un Dickens, Kipling offrait à tous les petits anglophones une plongée exotique dans l’inconnu. La description de la nature sauvage ravit l’imaginaire des enfants : la jungle est le théâtre de la danse des éléphants, tout comme le lieu des courses poursuites entre les loups et leurs proies, mais aussi une étendue inquiétante pour les humains qui ne s’y aventurent pas. À tout âge elle force le respect et l’admiration.

 

Le Livre de la Jungle : Une œuvre ouverte à l’interprétation

 

Si l’action du Livre de la Jungle est plantée dans un décor atypique et s’adresse en premier lieu à un jeune lectorat, chacune des histoires traite d’un thème dans lequel on peut tous se reconnaître. L’universalité des propos de Kipling est une des raisons pour laquelle l’histoire a outrepassé le domaine de la littérature pour enfants pour devenir un classique de la littérature tout court. 

 

En effet les animaux, dotés de qualités humaines, sont les porte-paroles d’une Loi de la Jungle qui n’a rien à envier à notre Code civil ou à nos us et coutumes quotidiens. L’honneur familial, la notion de clan, la fidélité et l’obéissance aux règles ancestrales sont autant de sujets traités de manière récurrente. Ainsi Baloo enseigne à Mowgli la Loi et les maîtres mots de la Jungle ce qui lui permet d’être admis au sein de la meute des loups. Malgré sa différence, le petit garçon n’a de cesse de se conformer aux règles de son clan et de se comporter comme un loup. La bravoure et le courage sont mis en avant dans Le Livre de la Jungle puisque, pour Mowgli, la reconnaissance par ses pairs passe souvent par des actes guerriers.

 

Rudyard Kipling

Archive New Zealand, CC BY SA 2.0

 

 

Les valeurs célébrées par les animaux sont mises en regard avec les valeurs humaines. Les animaux du Livre de la Jungle, dotés de raison, se moquent des comportements humains et singent leurs actions. En effet tous incarnent un trait de caractère possédé par l’homme. Les histoires peuvent avoir une portée moralisante mise en exergue par le chant poétique qui clôt chaque nouvelle. Cet anthropomorphisme et le pendant entre corps du texte et morale finale font penser aux Fables de la Fontaine, appréciées par les enfants, mais qui prennent aussi toute leur saveur à l’âge adulte.

 

On a également donné une interprétation colonialiste aux aventures de Mowgli et des animaux. En effet Kipling est connu pour son discours impérialiste sur le « fardeau de l’homme blanc ». Beaucoup ont voulu lire Le Livre de la Jungle à la lumière des idées politiques de son auteur. Ainsi selon Kipling et l’idéologie britannique, la colonisation de territoires par l’homme blanc est un devoir (le fameux « fardeau ») qui lui incombe afin de mener les peuples conquis à la « civilisation ».

 

Mowgli représenterait le peuple sauvage dompté par différents rites initiatiques. Il se soumet peu à peu à la loi du peuple qui le gouverne et l’entrée ultime au village représenterait la fin de l’apprentissage et de l’éducation : Mowgli est devenu civilisé comme un « petit d’homme » blanc. Cette interprétation est soumise à controverse, mais reste encore aujourd’hui le lieu d’études universitaires et littéraires.

 

Ainsi le Livre de la Jungle avait toutes les qualités pour devenir un grand classique : questions existentielles, éthiques et politiques, tous ces sujets sont traités dans ce qui se trouvait être un simple livre pour enfant. La grandeur des paysages et la narration fondée sur l’action en ont fait un fabuleux réservoir à adaptation. Est-ce que la nouvelle production Disney réussira à surpasser le dessin animé de 1967 ? Donnera-t-il un nouvel éclaircissement à l’œuvre de Kipling ? Réponse le 13 avril prochain !