50 ans de littérature : les 10 ouvrages qui ont marqué les années 1970

Nicolas Gary - 02.09.2019

Patrimoine et éducation - A l'international - histoire littéraire - patrimoine littérature - romans histoire


Pour célébrer cinq années de soutien aux auteurs, éditeurs, libraires, la ville de Lausanne a lancé une grande manifestation : Lire à Lausanne. Cette dernière se déroule jusqu’au 5 septembre, sur la grande place. Et pour l’occasion, un travail d’historien colossal a été réalisé : exhumer les 50 livres les plus marquants de ces cinquante dernières années.

Lausanne
Lausanne - Patrick Nouhailler, CC BY SA 2.0
 

50 ans de littérature, à travers 50 ouvrages, passés en revue en fonction de leur décennie de publication, voici le défi qu'ont relevé les bibliothèques et archives de la ville. En partenariat avec ActuaLitté, elles présentent durant toute la manifestation ces ouvrages exemplaires — à plus d'un titre – dans nos colonnes.
 

 

Pour mourir en février d’Anne-Lise Grobéty (1970)

L’écrivaine

Née en 1949 à La Chaux-de-Fonds, décédée en 2010 à Neuchâtel, Anne-Lise Grobéty naît dans une famille ouvrière. Après des études de Lettres, elle devient journaliste à La Feuille d’Avis de Neuchâtel puis bibliothécaire. Elue députée socialiste du Val-de-Ruz, elle siège neuf ans au Grand Conseil neuchâtelois. Après une entrée fulgurante sur la scène littéraire avec Pour mourir en février, elle publie une vingtaine d’ouvrages, romans, nouvelles ou contes dont Zéro positif, Infiniment plus ou La corde de mi. Elle a été distinguée par les prix Ramuz, Bibliomedia, Rambert, Lettre Frontière ou Sorcières.

Le livre

Anne-Lise Grobéty n’a que 19 ans lorsqu’elle écrit Pour mourir en février en quelques semaines, alors qu’elle n’est encore que gymnasienne. Ce livre séduit le jury du Prix Georges-Nicole et Bertil Galland, qui l’édite aux Cahiers de la Renaissance vaudoise. Le récit de l’amitié entre Aude, une jeune fille sage et rangée, et la sulfureuse et brillante Gabrielle, qui l’initie à la culture, à la liberté et fait son éducation sentimentale, au point d’inquiéter la famille d’Aude, connaît un succès immédiat. Rédigé sur le ton de la confession et du monologue, il a la pureté de la passion et des regrets éternels.

 

La Cordée de l’espoir de Maurice Métral (1973)

L’écrivain

Maurice Métral, né en 1929 à Grône est un écrivain valaisan. Charpentier, il travaille sur les chantiers des grands barrages. Il a cinq enfants avec Angela Romelli, qu’il épouse en 1951. Devant les difficultés financières, il devient professeur de littérature à Bex, jusqu’à 1962, puis journaliste, avant de quitter cette carrière pour celle de romancier. Son œuvre, dense, repose sur un lien intime qu’il tisse avec le Valais, ses paysages et ses hommes. Il meurt en 2001 à Grimisuat.

Le livre

Maurice Métral publie un grand nombre de romans inscrits dans la tradition de la littérature populaire romande. Dans La Cordée de l’espoir, Helga Markus, jeune Allemande, et Jean-Philippe Vaudan, guide valaisan, mariés, vivent dans la montagne. Helga y est confrontée à la solitude, au silence, aux questions sans réponse. Mais un jour, un Américain vient tout bouleverser. D’une fraîcheur bienfaisante, il s’agit d’un beau roman qui rend un merveilleux hommage à la nature, à la fidélité et à l’amour.

 

L’Ogre de Jacques Chessex (1973)

L’écrivain

Né en 1934 à Payerne, mort en 2009 à Yverdon, Jacques Chessex a marqué par sa personnalité autant que son œuvre la scène littéraire romande de la deuxième moitié du 20e siècle. Enseignant, poète, romancier, pamphlétaire, chroniqueur, agitateur, essayiste, il est l’auteur d’une vaste œuvre habitée autant par le suicide de son père que par Dieu, la sexualité, la peinture et la mort. Habitant de Ropraz depuis les années 1970, il connaît dans les années 2000 une dernière vague de succès international avec Le Vampire de Ropraz et Un juif pour l’exemple.

Le livre

Jean Calmet, professeur à Lausanne, vient d’enterre son père, médecin et tyran familial. Au lieu de le libérer, ce décès plonge Jean Calmet dans la dépression. En 1973, Jacques Chessex est le premier — et toujours le seul — écrivain suisse à recevoir le prix Goncourt avec ce roman impeccable et tranchant. L’Ogre annonce toutes les obsessions romanesques à venir de l’auteur vaudois, jusque-là connu surtout pour ses poèmes et ses chroniques : le Père, le Fils, la Femme et la Mort. Et lui ouvre les portes d’un large public autant que du monde littéraire parisien.

 

Passion d’Etienne Barilier (1974)

L’écrivain

Né en 1947 à Payerne, écrivain, philosophe, chroniqueur et traducteur, Etienne Barilier marque par sa stature intellectuelle la Suisse romande et la francophonie depuis la parution d’Orphée en 1971. Il suit autant un parcours de romancier — Laura, Prague, Le Dixième ciel, L’Enigme, Un Véronèse, Dans Khartoum assiégée — que d’essayiste — Soyons médiocres, L’ignorantique, Que savons-nous du monde. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, il est le lauréat de nombreuses distinctions, dont, en 1995, le Prix européen de l’essai pour son ouvrage Contre le nouvel obscurantisme.

Le livre

Passion, le quatrième roman d’Etienne Barilier a brillamment frappé autant la critique que les lecteurs. Sorte de thriller psychologique séduisant et angoissant, on y voit un personnage principal, véritable voyeur sublime, suivre un couple, l’épier, s’acharner à le détruire, dans une forme de toute-puissance monstrueuse et pitoyable inspirée des héros de Cosmos de Gombrowicz. S’y confrontent la vie et l’art, la douceur et la violence, la métaphysique et l’érotisme, l’amour et la dérision.

 

L’Été des Sept-Dormants de Jacques Mercanton (1974)

L’écrivain

Jacques Mercanton, né à Lausanne en 1910, est un des auteurs romands les plus importants après C.F. Ramuz. Il fait des études de lettres à Lausanne, qu’il continue à Dresde, Londres, Paris et obtient un poste de lecteur à l’Université de Florence, où il finit sa thèse en 1940. Ami avec de nombreux écrivains qui ont influencé son œuvre, il publie ses premières nouvelles en 1942, puis de nombreux romans et ouvrages critiques se succèdent à un rythme soutenu jusqu’en 1980. Il décède à Lausanne en 1996.

Le livre

En 1974, Jacques Mercanton publie L’Été des Sept-Dormants, son œuvre principale, récompensée par plusieurs prix. L’histoire se déroule en Europe, au bord d’un fleuve lent et somptueux, dans une campagne triomphante. De jeunes garçons sont en quête d’eux-mêmes, mais sont pris dans les filets de l’été des Sept-Dormants, période de malheurs et de deuils, qui fait référence à un miracle chrétien et musulman, mettant en scène des jeunes gens se réveillant dans une caverne après plusieurs siècles de sommeil.

 

Le Noir est une couleur de Grisélidis Réal (1974)

L’écrivaine

Née à Lausanne en 1929, morte à Genève en 2005, Grisélidis Réal étudie à l’Ecole des arts et métiers de Zurich. Elle part en Allemagne aux débuts des années 60 où elle accepte de se prostituer pour « nourrir ses gosses ». Revenue en Suisse, elle revendique la prostitution comme une véritable profession. Personnalité flamboyante et généreuse, « catin révolutionnaire » comme elle se nomme, elle développe une vision positive de ce qu’elle appelle « un art, un humanisme et une science », sans jamais nier ses aspects plus sordides. Elle travaille à Paris puis s’établit dans le quartier des Pâquis à Genève, où elle cofonde l’association de défense des prostituées ASPASIE.

Le livre

Ce roman autobiographique revendiqué retrace les années de galère de Grisélidis Réal en Allemagne dans les années 1960 avec ses enfants et Bill, son amant noir schizophrénique. Lyrique, épique, excessif et dérangeant, le récit est dédié à Rodwell, son grand amour, un soldat afro-américain en poste à Munich rencontré dans la maison close où elle se prostitue. On découvre une Allemagne méconnue, celle des boîtes de jazz pour GI's, des petits trafiquants de marijuana et des rescapés tziganes des camps nazis, à qui elle rend hommage, au point de se revendiquer de « race gitane ». Le Noir est une couleur rappelle que l’activiste engagée est aussi, avant tout, une écrivaine.

 

L’Allégement de Jean-Pierre Monnier (1975)

L’écrivain

Jean-Pierre Monnier naît en 1921 à Saint-Imier. Il étudie les lettres puis enseigne pendant 40 ans au gymnase à Neuchâtel. Il publie en 1953 L’Amour difficile, qui lui vaut une reconnaissance immédiate. A la fois romancier, poète et essayiste, il reçoit le Prix Veillon en 1957 avec La Clarté de la nuit et le Prix Schiller avec Les Algues du fond en 1961. Il épouse la même année Monique Laederach, puis Françoise Quillet en 1975, avec laquelle il aura un fils en 1981. Il décède en 1997 à Epautheyres.

Le livre

L’Allégement, publié en 1975 et adapté au cinéma par Marcel Schüpbach en 1983, raconte la quête amoureuse et tragique de Rose-Hélène, jeune femme des montagnes du Jura suisse des années 1930. On y retrouve les obsessions de Monnier et les aspects les plus séduisants de son écriture : les passions ardentes sous l’apparence d’une vie simple et fruste, les longs paysages de neige et de forêt qui dissimulent tragédies et mélancolie farouches, et cette langue ciselée, grave, âpre, poétique et patiente.

 

Les Maquereaux des cimes blanches de Maurice Chappaz (1976)

L’écrivain

Né en 1916 à Lausanne, mort à Martigny en 2009, Maurice Chappaz a donné une voix, un vocabulaire et une âme au Valais, témoin privilégié du changement de civilisation en cours. Issu d’une famille d’avocats et de notaires, il choisit la marge de la poésie. Au décès de S. Corinna Bille, son épouse durant 35 ans, il s’établit dans l’abbaye maternelle du Châble. Il multiplie les métiers (journaliste, aide-géomètre sur le chantier de la Grande Dixence, gérant des vignes de son oncle Maurice Troillet) et les voyages qui nourrissent sa recherche de spiritualité (Laponie, Tibet, Chine, Russie).

Le livre

Véritable pamphlet écologiste dénonçant le bétonnage à tout va et la marchandisation de son canton, Les Maquereaux des cimes blanches mit le feu au Valais lors de sa sortie en 1976. Cette collection de trente textes poétiques et satiriques n’épargne aucune autorité — syndics, clergé, députés, promoteurs. Elle lui valut de faire face, Le Nouvelliste en tête, à un procès en haute trahison chez lui. Mais à l’admiration éternelle partout ailleurs. C’est à cette occasion que des étudiants de Saint-Maurice inscrivent en gigantesques capitales blanches « Vive Chappaz » sur la falaise qui domine l’abbaye.

 

Pipes de terre et pipes de porcelaine : souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940 de Madeleine Lamouille (1978)

L’écrivaine

Madeleine Lamouille naît en 1907 à Cheyres dans le canton de Fribourg. Elle travaille dans une filature à Troyes, de 1922 à 1925, et loge dans le pensionnat catholique de l’usine où elle reçoit une éducation stricte. De retour en Suisse, elle devient femme de chambre dans des familles bourgeoises de 1929 à 1937, expérience qu’elle raconte à l’écrivain Luc Weibel, petit-fils d’une famille pour laquelle elle a travaillé, dans le livre Pipes de terre et pipes de porcelaine (1978). Elle décède en 1993 à Meyrin.

Le livre

Pipes de terre et pipes de porcelaine met en lumière les conditions de travail des domestiques dans les années 1930, tout en racontant la vie aristocratique et bourgeoise du point de vue du personnel de maison. La description des « pipes de porcelaine », la classe dominante, et des « pipes de terre », la classe asservie, dresse un panorama de la société de l’époque. Plus de 25.000 exemplaires seront vendus en vingt ans par la maison d’édition Zoé, qui doit ses premiers succès à ces témoignages et livres qui interrogent la société.

 

Jette ton pain d’Alice Rivaz (1979)

L’écrivaine

Née Alice Golay en 1901 à Rovray dans le nord vaudois, morte en 1998 à Genthod, Alice Rivaz refuse le mariage par choix et, après des études musicales, fait carrière au service de documentation du Bureau international du travail à Genève. Son premier roman, Nuages dans la main, paraît en 1940. Suivent une vingtaine d’ouvrages, romans, nouvelles, correspondances ou biographies qui abordent les injustices de notre société, la place de la femme, l’amour et la solitude (La Paix des ruches, Le Creux de la vague, De Mémoire et d’oubli). Elle est la première en Suisse romande à mettre en scène des femmes qui doivent gérer les contradictions entre leur vie privée, sentimentale et professionnelle. Elle laisse l’image d’une femme pionnière, moderne, qui ose aborder des sujets largement tabous.

Le livre

Considéré comme le chef-d’œuvre d’Alice Rivaz, Jette ton pain met en scène Christine Grave, double de l’auteure. Christine, jamais mariée, qui tombe toujours amoureuse d’hommes mariés et accueille chez elle sa mère devenue veuve. Et s’interroge sur sa relation de docilité et de dépendance à cette femme exigeante et tyrannique, qui refuse de comprendre ses choix. Il faut que sa mère meure pour que Christine se mette enfin à écrire, libérée de toute entrave. Ce roman d’une finesse et d’un humour remarquable a marqué toute une génération de femmes, en quête, comme l’héroïne, d’affirmation de leur conscience propre.


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Commentaires
Que des bon choix! Anne-Lise Grobéty, à lire sans modération... Alice Rivaz, Maurice Chappaz, et tous les autres aussi. Dans un monde de brutes, ces auteurs nous apaisent.
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