Accord Amazon-Canopé : Najat Vallaud-Belkacem sommée de ne pas tuer les libraires

Cécile Mazin - 16.06.2016

Patrimoine et éducation - Scolarité France - Canopé Amazon manuels scolaires - libraires éditeurs enseignants - Najat Vallaud-Belkacem Amazon


Depuis l’annonce de l’accord entre Amazon et le réseau Canopé, on entend les parlementaires réfléchir. Les deux opérateurs s’étaient engagés pour la promotion de contenus pédagogiques, produits par des enseignants, et que la plateforme d’autopublication Amazon allait diffuser. Présenté en mars dernier, le partenariat avait fait couler beaucoup d’encre : Amazon mettait un pied dans les salles de classe, à travers les manuels scolaires ? Scandale !

 

Kindle Amazon - Livre Paris 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

En réalité, le partenariat entre Canopé et Amazon était loin d’être aussi monstrueux qu’il n’y paraissait. Comme Canopé est placé sous la tutelle de l’Éducation nationale, l’interprofession avait réagi avec beaucoup d’émotion. Jean-Marc Merriaux, le directeur général du Réseau Canopé, assurait à ActuaLitté que l’on ne pouvait pas parler de partenariat, mais plutôt de service – simplement parce que, pour l’heure, personne ne s’était présenté pour l’offrir. Amazon est toujours dans les bons coups, celui-ci comptait comme un de plus dans la liste.

 

Pour le Syndicat national de l’édition, de même que pour le Syndicat de la librairie française, c’était tout bonnement une haute trahison – méritant la réclusion à perpétuité, pas moins. Chaque organisation dénonçait une concurrence avec les librairies, de même que l’utilisation d’argent public. Canopé avait réfuté cet argument : Amazon prend tout en charge, et, même, permet au réseau d’engranger un peu d’argent, attendu qu’il n’est pas à 100 % financé par l’État. Des ressources propres nouvelles, qui avaient d’ailleurs vocation à être déployées par la suite avec d’autres opérateurs. 

 

Outre la publication d’ouvrage, on parlait également de l’organisation d’atelier, pour initier les enseignants à l’autopublication. 

 

Effectivement, la problématique vient surtout du fait que nous le fassions avec Amazon. Il y a une expérimentation qui est née dans le Canopé de Lille à partir du moment où nous avons vu un réel intérêt de la part des enseignants pour l’outil. Nous l’avons observé avec des études d’usage, comme nous l’avons toujours fait. Et nous avons voulu que notre relation avec Amazon soit très claire, et nous sommes entrés dans le cadre d’un contrat de prestation avec un associé. En tant qu’opérateur du ministère de l’Éducation nationale, nous devons avoir une relation très claire avec ces industriels — nous ne travaillons pas qu’avec Amazon. Jean-Marc Merriaux, directeur général du Réseau Canopé

 

 

Najat Vallaud Belkacem sommée de s'expliquer

 

Depuis, les parlementaires ont pris le temps d’interroger le ministère de l’Éducation nationale, et trois d’entre eux – qui n’avaient pas lu nos articles – ont réclamé des explications. 

 

« À l’heure où les éditeurs d’éducation sont mobilisés pour accompagner la réforme des collèges et la réforme de tous les programmes de la scolarité obligatoire pour la rentrée 2016, le partenariat du Réseau Canopé, l’opérateur public du ministère de l’Éducation nationale, avec Amazon pour la proposition de l’autoédition de contenus éducatifs suscite des inquiétudes chez les éditeurs et les libraires », notait ainsi Jean-René Marsac (socialiste, écologiste et républicain — Ille-et-Vilaine). 

 

Rappelant qu’un réseau de 3000 librairies indépendantes en France animait le territoire, il demandait alors à Najat Vallaud Belkacem de ne « pas fragiliser ces libraires dans le cadre de la réforme des programmes scolaires ».

 

François de Mazières, député-maire de Versailles (Les Républicains), ne disait pas autre chose. Mais lui faisait quelque peu erreur – comme quoi, lire ActuaLitté a du bon : « Or cette initiative, financée par des fonds publics, concurrence directement le secteur de l’édition scolaire », indiquait à tort, donc, le député. Toutefois, lui aussi interrogeait la ministre sur « cette distorsion de concurrence qui fragilise un secteur fortement mobilisé pour accompagner pédagogiquement la mise en œuvre de la réforme des programmes ». 

 

Enfin, Christian Kert (Les Républicains — Bouches-du-Rhône) venait enfoncer le clou. Lui avait manifestement pris connaissance de nos articles, puisqu’il notait « les récents apaisements apportés par le directeur général de Canopé ». Pour autant, le député redoutait « une véritable remise en cause de la valeur ajoutée des éditeurs scolaires et des auteurs professionnels ». Mais par-dessus tout, c’était le modèle de distribution propriétaire d’Amazon qu’il dénonçait, puisque les contenus ne seraient accessibles que sur Kindle. Voilà qui « impose à chaque utilisateur l’acquisition de tablette fléchée et interdit de ce fait la circulation des contenus ». 

 

Et de conclure sur les mêmes arguments que ses confrères, demandant à la ministre de l’Éducation nationale de ne pas mettre en péril la librairie. 

 

Le monde parlementaire s’est grandement ému de cette intrusion, pourtant minime, d’Amazon dans le monde scolaire – Apple propose des outils d’autopublication justement pour la création de manuels scolaires, depuis belle lurette. Mais il avait passé sous silence l’accord entre Amazon et TV5 Monde, autour d’un concours, Les plumes francophones. 

 

D’ailleurs, même un représentant du ministère de la Culture nous avait assuré « ne pas être au courant ». L’argent public n’a pas d’odeur, mais rappelons que, dans ce dernier cas, une société française a décidé de porter plainte, en saisissant le Tribunal de Grande Instance de Nanterre. Tout portait à croire qu’Amazon et TV5 Monde avaient doucement copié le principe d’une manifestation qu’il organisait.