Affaire Cendrillon : le verre ou le vair dans le fruit ?

Tsaag Valren - 07.02.2014

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Cendrillon - pantoufles - Balzac


Les contes ont fait cogiter un bien grand nombre de folkloristes depuis le milieu du XIXe siècle (car avant, on les qualifiait de « fictions extravagantes, nocives et obscurantistes »). Cette époque de rationalisme est aussi celle de la naissance d'une des plus amusantes controverses littéraires depuis 150 ans : la composition des pantoufles de Cendrillon. En effet, il s'agit de savoir si elles sont de verre, ou de vair (en menu vair, c'est à dire fourrure d'écureuil gris). C'est parti pour un débat pas piqué des vers !

 

 

Cendrillon et sa petite pantoufle de VERRE

 

 

Pour imaginer ce que pouvait-être cette controverse littéraire à son époque, je verrai bien un grand salon de thé mondain et une table rectangulaire autour de laquelle une dizaine d'écrivains, d'encyclopédistes et d'autres disséqueurs de mots viendraient s'assoir. L'art du lancer de troll existant bien avant internet (mais sous un autre nom), il ne faudrait pas cinq minutes avant que l'un d'eux ne lance :

 

-  Et alors, les pantoufles de Cendrillon, elles sont de verre ou de vair ?

Pas moins de dix minutes plus tard, le thé s'épandrait sur la nappe, les madeleines serviraient aux fléchettes, les biscuits seraient émiettés et épandu sur moult crânes, le seul qui serait épargné par le carnage, c'est le chat. Sous la table. Il est bien connu que tous les écrivains ont un chat (ceci étant un autre troll potentiel).

 

En vérité, c'est un peu moins drôle : cette controverse n'existe qu'en français, à cause d'une homophonie. La plupart des versions de Cendrillon ne mentionnent pas la matière de ses chaussures et parfois, il n'y a même pas l'ombre d'une chaussure dans l'histoire.

 

Mais... cette histoire de verre-vair continue à circuler et faire couler bien des litres d'encre ! La preuve, la dernière fois que j'en ai entendu parler, une professeur de français (sans doute respectable par ailleurs) confiant à ses élèves, sur le ton de la confidence, que les chausses de Cendrillon étaient en peau d'écureuil ! 

 

Le titre complet du conte dans la première version de Charles Perrault  (1695 pour le manuscrit, 1697 pour l'imprimé) est bien Cendrillon ou la petite pantoufle de verre.

 

 A noter que chez les frères Grimm, qui écrivent bien plus tard, Aschenputtel se rend successivement à trois bals avec des robes de plus en plus belles et en portant des escarpins de soie brodée, puis des pantoufles d'or (et non de verre). D'ailleurs, ses sœurs se coupent les pieds jusqu'au sang pour les faire entrer dans les fameuses chaussures, et pour finir de venger Cendrillon, des pigeons leur crèvent les yeux. Heureusement que Walt Disney a choisi la version de Perrault, quelque part...

 

La controverse, c'est Balzac !

 

D'où vient donc cette histoire de vair, au final ? Pas de Perrault. Ni des frères Grimm.  Non, en 1841, Honoré de Balzac cite un poète anonyme et corrige ce qui lui semble être une erreur :

« Aux quinzième et seizième siècles, le commerce de la pelleterie formait une des plus florissantes industries. La difficulté de se procurer les fourrures, qui tirées du Nord exigeaient de longs et périlleux voyages, donnait un prix excessif aux produits de la pelleterie. Alors comme à présent, le prix excessif provoquait la consommation, car la vanité ne connaît pas d'obstacles. En France et dans les autres royaumes, non-seulement des ordonnances réservaient le port des fourrures à la noblesse, ce qu'atteste le rôle de l'hermine dans les vieux blasons, mais encore certaines fourrures rares, comme le vair, qui sans aucun doute était la zibeline impériale, ne pouvaient être portées que par les rois, par les ducs et par les seigneurs revêtus de certaines charges. On distinguait le grand et le menu vair. Ce mot, depuis cent ans, est si bien tombé en désuétude que, dans un nombre infini d'éditions de contes de Perrault, la célèbre pantoufle de Cendrillon, sans doute de menu vair, est présentée comme étant de verre. Dernièrement, un de nos poètes les plus distingués, était obligé de rétablir la véritable orthographe de ce mot pour l'instruction de ses confrères les feuilletonistes en rendant compte de la Cenerentola, où la pantoufle symbolique est remplacée par un anneau qui signifie peu de chose »

 

La débat est relancé de plus belle 20 ans plus tard, lorsque le célèbre Émile Littré introduit une partie de cette citation dans son dictionnaire de la langue française sans en citer l'auteur. Le débat durera semble t'il une bonne partie du XIXe, puisqu'Anatole France répond à ces tentatives rationalistes en 1885, dans Le Livre de mon ami :

« C'est par erreur, n'est-il pas vrai, qu'on a dit que les pantoufles de Cendrillon étaient de verre ? On ne peut pas se figurer des chaussures faites de la même étoffe qu'une carafe. Des chaussures de vair, c'est-à-dire des chaussures fourrées, se conçoivent mieux, bien que ce soit une mauvaise idée d'en donner à une fillette pour la mener au bal ».


« Je vous avais pourtant bien dit de vous défier du bon sens. Cendrillon avait des pantoufles non de fourrure, mais de verre, d'un verre transparent comme une glace de Saint-Gobain, comme l'eau de source et le cristal de roche. Ces pantoufles étaient fées ; on vous l'a dit, et cela seul lève toute difficulté. Un carrosse sort d'une citrouille. La citrouille était fée. Or, il est très naturel qu'un carrosse fée sorte d'une citrouille fée. C'est le contraire qui serait surprenant ». 

Le gros souci du vair (chaussure de riches, donc) est qu'il ne couvre pas le talon, ce qui contredit gravement l'histoire de Cendrillon. Et puis, Anatole l'a dit : les chaussures étaient fées ! Porter ces chaussures sans les briser ni être incommodée pour danser n'est possible que pour une personne exceptionnelle. Et puis, il est difficile de chausser une pantoufle de verre si elle ne s'ajuste pas exactement à la forme et à la taille du pied. D'où le fait que les sœurs de Cendrillon ne puissent pas les enfiler.

Et une fouille d'archives, une !

 

Pour trancher (non point le talon, mais dans le vif du sujet), Paul Delarue recense dans Le Conte populaire français  38 versions de Cendrillon en France. 14 mentionnent des chaussures sans autre précision, 10 des pantoufles; 1 des sandales , 4 des pantoufles de verre, 1 des pantoufles d'or, 1 des chaussures de verre, 1 des chaussures de cristal. Les conteurs occitans ne s'y sont pas trompé :

 

Cric-crac ! Mon conte es acabat / Abió un escloupoun de veire / Se l'abio pas trincat / Aro lou vous farió veser.
(Cric-crac ! mon conte est achevé / J'avais un petit sabot de verre / Si je ne l'avais pas brisé / Je vous le ferais voir).

 

Il n'existe donc pas à ce jour (sauf découverte à venir) de version de Cendrillon antérieure à Honoré de Balzac et faisant référence au vair.

 

Tsaag Valren, sur la base d'un article fort amusant de Wikipédia