Alerte à Roubaix ! Un fauve s’est échappé du kiosque

Auteur invité - 03.09.2019

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15 mai 1892 : toute la presse nationale et internationale est réunie sur la Grand’Place de Roubaix. C’est que ce dimanche, le fauve va faire son entrée en mairie. Il s’appelle Henri Carrette et ce sont ses ennemis qui l’ont baptisé ainsi. Celui qui fut successivement crieur de journaux, libraire, kiosquier, après avoir été tisserand à « l’otil », puis ouvrier, cabaretier/libraire, gérant de journaux, proscrit, militant syndicaliste, militant politique s’apprête à devenir maire de Roubaix. 


La vie Flamande illustrée 1903- via Gallica
 

Henri Joseph Carrette est né le 31 janvier 1846. C’est le fils d’un tisserand à la main et d’une ménagère et la famille compte six enfants. Il fréquente l’école du quartier du Cul-de-four, qu’il quitte à onze ans pour apprendre à tisser sous la direction de son père, tout en suivant les cours du soir. D’abord tisserand à domicile, puis ouvrier dans une fabrique spécialisée dans le traitement de la laine mérinos, il se fait remarquer à vingt-deux ans dans le monde politique socialiste par son intervention lors d’une conférence sur le mouvement coopératif.

Il affirme douter que la coopération suffise à supprimer la misère des ouvriers roubaisiens, ce qui ne l’empêchera pas de créer une coopérative, L’Avenir du parti ouvrier. L’année suivante, il fonde avec Achille Lepers l’Association professionnelle des tisserands, qu’ils transforment ensuite en Chambre syndicale ouvrière. Son activité pour le « non » au plébiscite napoléonien du 8 mai 1870 lui vaut de perdre son emploi. Il se remet alors au tissage manuel pour nourrir ses trois enfants.

Il vend même à la criée le Journal de Roubaix, organe pourtant conservateur et catholique. Son activité de syndicaliste et de socialiste lui vaut bientôt d’être inscrit sur la liste noire du patronat roubaisien. Pour vivre, il ouvre un estaminet, où il vend des journaux et de la littérature socialiste —, au 104 de la rue de l’Alma. « Ta vitrine qui dégoûte les passants qui possèdent un peu de bon sens sera mise en pièces, à moins que tu ne la dégarnisses des sales têtes et gravures qu’elle renferme... », lui écrit un « Comité républicain ». 
 

Le grand brigand de révolutionnaire


Élu conseiller général en 1880, conseiller municipal en 1882, il devient gérant de l’hebdomadaire socialiste Le Forçat en 1883. Mais cette responsabilité va lui apporter de nouveaux ennuis. Il est condamné à trois mois de prison et à huit cents francs d’amende, à la suite d’une cascade de quatre procès initiés par un industriel lillois. Frapper à la caisse les journaux socialistes ou anarchistes est l’une des tactiques du patronat.

Comme il ne peut payer l’amende, et pour échapper à la prison, il s’enfuit en Belgique, et se réfugie au Mont-à-Leux. « Dimanche, je me trouvais au hameau du Ballon, frontière belge... Je me promenais en lisant mon journal. Ils sont venus me voir comme des bêtes curieuses... [ils voulaient voir] le grand brigand de révolutionnaire... » écrit-il dans La Revanche du Forçat du 29 juillet 1883. 

Prévenu que la gendarmerie belge le recherche, il va se cacher à Bruxelles. Là, grâce à un ami, il rencontre par trois fois, sans se faire connaître, le ministre de la Justice, et plaide sa cause ! Mais Léopold II refuse d’accorder l’asile au proscrit. Il se réfugie à Verviers, et réussit même à envoyer quelques secours à sa famille ; découvert, il est expulsé, à sa demande, vers l’Allemagne.

Après avoir travaillé huit jours à Aix-la-Chapelle, déprimé par ce pays dont il ne parle pas la langue, il repasse en Belgique. Mais il est fatigué de fuir. Après cinq mois de cache-cache, il rentre en France, et est emprisonné trois mois à Lille. Une souscription organisée par ses amis roubaisiens lui permet toutefois d’échapper à la contrainte par corps. Il perd son mandat départemental au profit de l’industriel Catteau, candidat bonapartiste. 
 

Sabots et redingote


En 1887, s’inspirant du modèle belge, Carrette fait accepter qu’une partie des bénéfices de la coopérative La Paix soit utilisée pour soutenir les candidats ouvriers aux élections, et pour aider quelques militants, devenus des « permanents » avant la lettre. En 1890, il organise les manifestations du 1er mai, et est à nouveau inquiété à cause des troubles qui suivent. Enfin sa liste emporte la majorité aux élections municipales de 1892. Le voici désormais maire de Roubaix ! 


Roubaix, 1910 - aux alentoursdu boulevard de Belfort (Gallica)

 
Personnage haut en couleur, « Hinri » porte volontiers des sabots, aussi bien que la redingote. Sa pipe de terre rouge à la bouche, il fréquente les estaminets de ses collègues du conseil municipal, eux aussi inscrits sur la liste noire et cabaretiers comme lui, car aucun défraiement n’est alors prévu pour les élus municipaux. Il y boit « la goutte » et quelques chopes, en abusant parfois : il faut alors le ramener chez lui en brouette ; ou bien il entre violemment en collision avec un kiosque à journaux, provocant un tel scandale sur la voie publique qu’il est conduit au poste. 

Vilipendé par ses adversaires politiques qui ne manquent jamais une occasion de dauber sur lui dans Le Journal de Roubaix ou Le Petit Roubaisien, Carrette n’en fut pas moins à l’origine d’innovations comme les crèches et les cantines scolaires qu’on vint étudier de la France entière. Mais presque toutes ses autres propositions de réforme (une pharmacie mutualiste par exemple) furent bloquées par le préfet.

Il fut réélu à deux reprises en 1896 et en 1900. En 1902, la municipalité socialiste démissionne en bloc, pour protester contre le rejet par la Chambre des députés de son projet de suppression de l’octroi. Les élections suivantes voient le succès d’Eugène Motte, un grand industriel roubaisien. Carrette se sépare alors de ses anciens amis, créant son propre parti, le parti ouvrier roubaisien, qui tenta sa chance, sans grand succès aux élections suivantes. 

À bout de ressources, il va solliciter, et obtenir, de son adversaire d’hier, l’autorisation d’installer un kiosque à journaux en 1905, activité où il eut quelques démêlés avec une Ligue de protestation pour la décence des rues. Il abandonna ce kiosque en 1909, pour la gérance d’un bureau de tabac, et décéda le 31 juin 1911, après quelques semaines de souffrances. « Jamais on ne vit foule aussi immense » à un enterrement, écrit La Bataille (1er juillet 1911).

Les socialistes lui élevèrent un monument au cimetière de Roubaix avec le produit d’une souscription qu’ils avaient organisée ; le monument inauguré le 12 avril 1914 suscita à nouveau un grand rassemblement. Henri Carrette s’attira de son principal ennemi politique ce jugement qu’on aimerait voir convenir à tous ceux s’occupant de la chose publique : « Il est sorti de la mairie aussi pauvre qu’il y était entré... » 
 
Bernard Grelle

Ce feuilleton sur l’histoire de la presse ancienne est publié en partenariat avec la Société des Amis de Panckoucke (panckoucke.blogspot.fr

   



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