Bernard Dufour et Sayed Haider Raza : le voyeur et l’ascète

La rédaction - 29.07.2016

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S. H. Raza et Bernard Dufour, tous les deux âgés de 94 ans, sont morts la semaine dernière à un jour d’intervalle. Les deux hommes publièrent aux éditions La Différence des livres parlant de l’art, de leur cheminement d’artistes. C’est en hommage que l’éditeur nous a fait parvenir ce texte, qui raconte les deux hommes, et leur profonde complémentarité.

 

 

Dans un monde dans lequel les images se sont banalisées au point de ne plus rien signifier et où les œuvres d’art ne représentent guère plus que leur valeur financière, ces deux grands artistes montrent que l’œuvre n’est pas une simple marchandise et que l’art est une expérience existentielle ou spirituelle irremplaçable.

 

L’œil du désir

 

Bernard Dufour est né à Paris le 21 novembre 1922. Fils de peintre, un de ses premiers dessins d’enfant, une petite gravure sur cuivre qu’il réalisa dans l’atelier de son père, est un bonhomme, qu’il intitulera plus tard Autoportrait. Toute sa vie, Bernard Dufour réalisera des autoportraits. Toute sa peinture, mais aussi ses photographies et ses écrits sont les formes d’une autobiographie qui n’omet rien, au risque souvent de choquer le spectateur. 

 

B. DUFOUR Autoportait rouge 2014 huile sur toile

 

 

Bernard Dufour explore son moi, ses amours, sa sexualité, ses désirs. La toile est son miroir. Lorsqu’il s’installe, en 1962, au Pradié, à Foissac dans l’Aveyron, c’est pour mieux étudier son sujet de prédilection : lui-même.

 

« Ce qui m’intéresse est de laisser divaguer mes fantasmes, mes désirs, mes impuissances, mes incohérences », confiait-il à Fabrice Hergott dans un entretien paru dans la monographie que celui-ci lui a consacrée en 2010 aux Éditions de la Différence.

 

Rarement un peintre se sera à ce point mis à nu. 

 

B Dufour Aupoportrait 1929 gravure sur cuivre

 

 

Catherine Millet rapporte ce propos du peintre – « ce qui m’intéresse, c’est mon regard » – dans l’essai qu’elle lui a consacré en 2015 et dont le titre L’œil du désir résume si justement un projet artistique qui se confond avec une expérience existentielle unique.

 

L’œil de la connaissance

 

Sayed Haider Raza est né le 22 février 1922 à Barbara en Inde. Il a vécu à Paris de 1950 à 2011, date à laquelle il est retourné vivre dans son pays natal.

 

Raza Arbre, Bindi, cinq éléments 2008 litographie

 

 

Raza rapporte un souvenir d’enfance : « Un jour, alors que j’avais huit ans, mon professeur m’a demandé de rester seul assis sous la véranda de l’école. Il y avait un mur blanc sur lequel il a dessiné un point. Il m’a dit : “Tu restes tranquille, tu oublies les jeux, les sports, tu ne regardes pas les oiseaux sur les arbres, tu te concentres sur ce point. On le nomme le bindu”. J’ai eu peur, mais j’ai obéi… Cet événement a changé ma vie. J’ai compris quelque chose de capital. » 

 

Pour Alain Bonfand, auteur d’une importante monographie parue en 2008 aux Éditions de la Différence, « le bindu est un aimant, il est et sera dans l’œuvre de Raza le pôle de l’apparaître, et, de façon plus complexe, le centre d’un apparaître qui va économiser précisément le motif. Risquons que la plupart des œuvres de Raza seront le ressouvenir, la cristallisation et l’amplification de cet événement et, puisque Raza leste ce motif d’une dimension spirituelle, on peut même dire qu’ils en sont l’anamnèse. » 

 

Raza

 

 

Raza déclare : « Je pense que la peinture n’est pas produite par l’homme, par le peintre, mais que dans l’acte de peindre, il y a des forces supérieures qui participent, qui agissent. Il faut ralentir nos fonctions intellectuelles afin de permettre à la lumière intérieure de s’épanouir. On atteint alors une sorte d’état second dans lequel il devient inutile de raisonner. La peinture ne vient pas de l’intellect, elle vient des couches profondes de la vie et d’une élévation dans la perception intuitive. » 

 

Pour Raza, la toile est le lieu d’une expérience intérieure spirituelle qui transcende l’individu. Le tableau devient alors une icône.