Booth Tarkington, rescapé du domaine public pour les pays européens

Victor De Sepausy - 24.12.2016

Patrimoine et éducation - A l'international - Booth Tarkington oeuvres - domaine public 2017 - écrivain américain textes


Au cours de l’hiver, le collectif SavoirsCom1 propose un calendrier de l’avent réunissant des auteur.e.s dont l’œuvre entrera en 2017 dans le domaine public. Chaque jour, des créations par dizaines ou presque, dont chacun pourra s’emparer, redécouvrir les aspects, partager, diffuser ou remixer, à l’envi. Aujourd’hui, Booth Tarkington, présenté par Pierre-Carl Langlais.

 

 

Un homme erre dans sa ville natale qu’il ne reconnaît plus. De lents plans subjectifs s’appesantissent sur d’immenses immeubles pollués, l’entremêlement des fils électriques, la rumeur lointaine des usines. Et la narration d’Orson Welles nous précise qu’une « chose est arrivée (…) qui aurait été, quelques années plus tôt, l’espoir de nombreux citoyens (…) George Amberson Mainafer a finalement été puni ».

 

C’est l’une des scène mémorables de la Splendeur des Ambersons (1942). En contrepoint de Citizen Kane, le second film de Welles montre le déclin progressif d’une richissime famille, inadaptée aux nouvelles conditions de vie de l’Amérique moderne. Il ne s’agit pas d’une œuvre originelle. Désireux de rassurer les producteurs hollywoodiens Welles propose d’adapter un roman à succès de Booth Tarkington.

 

Extrait de la bande-annonce (dans le domaine public) de la Splendeur des Amberson (1942).



Ce nom ne dit plus grand chose au public de 2016. En 1942, Tarkington était considéré comme l’un des plus grands auteurs américains, indubitablement destiné à devenir un classique. Il était couronné par non moins de deux prix Pulitzer pour la Splendeur des Ambersons (1919) et Alice Adams (1922) — un honneur seulement réservé à William Faulkner et John Updike. À sa mort en 1946, il était déjà un peu oublié. Alors que Faulkner et Updike ont suscité pléthore d’études littéraires, la bibliographie critique de Tarkington demeure presque vide : la dernière analyse détaillée remonte à 1974 : Booth Tarkington par Keith J. Fennimore.

JPEG - 77.1 ko
Booth Tarkington en une du Times en 1925.



Le parcours biographique de Boorth Tarkington est déjà présent en filigrane dans La Splendeur des Amberson — et dans l’adaptation de Welles. Comme George Amberson Mainafer, il est issu d’une grande famille patricienne d’Indiana, brièvement enrichie par la crise de 1873. Et comme Mainafer, il jette un regard très critique sur les transformations de l’espace urbain. La littérature permet cependant de conjurer le destin dramatique de son double fictionnel. Tarkington écrit sa première fiction à six ans. Lors de son passage à Princeton, il monte des productions théâtrales à succès (et est élu l’étudiant le « plus populaire » de l’année 1893).

 

Les romans de Tarkington appartiennent à un « genre » très ancré dans son époque : le réalisme social conservateur. Le patricien de l’Indiana ne se départit en effet jamais des préjugés de sa classe. Au début du XXe siècle, il siège dans la chambre des représentants de son État au début et défend un programme impeccablement traditionnel — il tirera de cette expérience un bref roman apprécié de Theodore Roosevelt, In the Arena.

 

Tarkington est cependant ouvert aux innovations du naturalisme. Il tente d’associer le réalisme minutieux de Zola ou de Theodore Dreiser avec la tradition du roman satirique de Mark Twain ou d’Anthony Trollope. La trilogie « Growth » (« croissance ») représente un panorama « synchronique » de plusieurs familles dans l’Indiana de la Belle époque. La « Splendeur des Ambersons » constitue en effet le volet central d’une grande fresque, précédé de The Turmoil (1915) et suivi de The Midlander (1924). Par contraste avec Dreiser, le regard critique de Tarkington reste profondément conservateur : il ne dénonce pas l’industrialisation comme une forme d’exploitation sociale mais comme une dégradation esthétique généralisée.

 

Ironiquement, les créations de Tarkington ont peut-être été absorbés par une autre activité « industrielle » : le cinéma. Hollywood se saisit très vite de son œuvre, produisant entre autres un Monsieur Beaucaire avec Rudolf Valentino (1924) ou un Alice Adams réalisé par George Sidney (1935). L’écriture de Tarkington avait une qualité indéniablement cinématographique. La Splendeur des Ambersons décrivait déjà magnifiquement la « punit » de George et cette errance désespérée dans un environnement devenu étranger :

 

He explored the new city, and found it hideous, especially in the early spring, before the leaves of the shade trees were out. Then the town was fagged with the long winter and blacked with the heavier smoke that had been held close to the earth by the smoke-fog it bred. Every-thing was damply streaked with the soot : the walls of the houses, inside and out, the gray curtains at the windows, the windows themselves, the dirty cement and unswept asphalt underfoot, the very sky overhead. Throughout this murky season he continued his explorations, never seeing a face he knew.

 

 

Le réalisme conservateur incarné par Booth Tarkington se fond presque toute entier dans l’esthétique des films Hollywoodiens des années 1930 et 1940. Le contexte de la grande Dépression est en effet propice à une critique sociale acerbe qui, code Hays oblige, ne remet pas en question les valeurs morales traditionnelles. Supplantée par le cinéma, la forme romanesque adoptée par Tarkington paraît graduellement datée…

JPEG - 38.8 ko
Katharine Hepburn et Fred MacMurray dans Alice Adams (1935).



Les romans de Booth Tarkington publiés avant 1923 sont déjà dans le domaine public. La loi américaine d’alors était fondé sur le principe du copyright : la durée des droits était fixée à partir de la date de la publication (et de l’enregistrement) de l’œuvre. Depuis 1997, le domaine public américain est « gelé » : la durée des protections a été allongée de 75 à 95 ans. Ce gel ne s’applique pas dans les pays européens, où les œuvres entrent généralement dans le domaine public 70 ans après la mort de l’auteur.

 

 

Liens connexes et pertinents sur l’auteur et/ou son œuvre :
- Booth Tarkington sur Wikipédia
-  les œuvres de Tarkington déjà dans le domaine public sur le projet Gutenberg.

 

C’est permis !
L’entrée de la dernière période de l’œuvre de Tarkington dans le domaine public permettra notamment de (re)découvrir la « suite » de la Splendeur des Amberson) : le dernier volume de la trilogie « Growth », The Midlander, n’est en effet quasiment plus édité. Un pan important de l’évolution esthétique de la littérature américaine redevient pleinement accessible à tous.