Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Burlesque, grivois et provocant : Pigault-Lebrun, un lettré de Calais

Auteur invité - 08.09.2017

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Aucun de ses ouvrages n’est plus aujourd’hui disponible ! Sinon sur Internet. Qui aurait pu penser pourtant, alors que cet auteur était célèbre, reconnu et admiré des plus grands écrivains, qu’il disparaîtrait ainsi totalement de nos librairies et de nos mémoires ? De nos mémoires pas tout à fait.


Grâce notamment à Stéphane Audeguy qui lui a consacré en 2010 un essai dans lequel il s’interroge sur l’étrangeté de la destinée littéraire de celui dont l’ambition ultime était de faire rire ses contemporains. La revue Nord'  avait consacré à Calais son numéro (n° 59, juin 2012), présentant plusieurs articles sur cet enfant du pays.

 


 

 

Il est né à Calais en 1753. Il s’appelle en fait Charles-Antoine Guillaume Pigault de l’Epinoy. C’est le fils du maire de la ville. Ce dernier envoie son rejeton en Angleterre se former au commerce. Charles-Antoine y tombe amoureux de la fille du patron. Lequel furieux expédie son stagiaire au Brésil. Mais, déguisée en marin, la fille le rejoint sur le bateau... qui fait naufrage.

Elle perd la vie et Charles-Antoine revient à Calais, où son père courroucé le fait jeter en prison. Le voici ensuite gendarme, mais son corps est supprimé. Il a 23 ans, revient à Calais, où il séduit la fille d’un négociant, ce qui lui vaut de nouveau le courroux paternel... et deux nouvelles années de prison. Il s’évade, décide de rejoindre la belle aux Pays-Bas et pour ce faire devient comédien. On le voit, la jeunesse de Pigault-Lebrun est un incroyable livre d’aventures.

Véridique ? On n’en sait rien, mais c’est vraisemblable. Le comédien raté (c’est lui qui le dit et s’en vante) joue à Lille, s’installe à Liège, puis Bruxelles et revient à Calais... pour y apprendre sa mort ! C’est que le père a obtenu une décision de justice en ce sens. 
 

Grande arrivée à la capitale


Le voici bientôt à Paris où il écrit une première pièce : Il faut faire confiance à sa femme, puis Charles et Caroline ou les abus de l’Ancien Régime dans la préface de laquelle il raconte les derniers outrages paternels. On est en 1789 et Pigault-Lebrun (le nom avec lequel il signe ses pièces) est raccord avec la période. La Révolution a instauré la liberté des théâtres et celui-ci devient une passion populaire. Incarnant les valeurs nouvelles, il est l’un des auteurs les plus joués de ce temps.

Il écrira 27 pièces et trouve même le temps de se battre à Valmy. Son premier roman L’Enfant du carnaval est publié en 1796, puis ce sera Les Barons de Felsheim. Deux immenses succès réédités des dizaines de fois. Pigault-Lebrun n’arrête plus : d’autres romans paraissent durant tout l’Empire. Puis il obtiendra un poste dans l’administration des douanes tout en continuant son activité romanesque et décédera en 1835, à l’âge respectable de 82 ans. 
 

Reste à comprendre le discrédit dans lequel est tombé Pigault-Lebrun. Son œuvre est censurée dès la Restauration, mise à l’Index, en raison de son amoralité. Balzac et surtout Stendhal lui restent fidèles. Ce dernier écrit : « Quant aux hommes que j’honore, je suis fâché de les voir me nier le mérite de Pigault-Lebrun, tandis qu’un mérite de beaucoup inférieur, pourvu qu’il ne soit dans le genre grave, attire sur-le-champ leurs louanges. » [voir Racine et Shakespeare, citée dans Nord » n° 59, p. 108 dans l’article La faute à Pigault de Shelly Charles, NdR] 

Mais Victor Hugo lui donne le coup de grâce, à travers le portrait de l’affreux Thénardier, « coquin d’une certaine profondeur, ruffian lettré à la grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun [...] ». Plus assez sérieux. Trop corrosif par rapport à la religion notamment. Et peut-être surtout « victime de son indifférence au milieu, qui ne pardonne pas qu’on puisse se passer de lui ». [on se référera à Stéphane Audeguy, L’Enfant du Carnaval, Gallimard, L’un et l’autre, 2009. D'ailleurs, curieusement, la reconnaissance passera par le petit-fils de Pigault-Lebrun : Émile Augier, dramaturge célèbre du second Empire et académicien français !]
 

Le mieux est encore de juger sur pièces. Voici par exemple un extrait de L’Enfant du carnaval. Suzon, gouvernante et le père Jean-François ont commis le péché de chair, dans des circonstances qui évoquent la Grande Bouffe. « Après l’acte de ma fabrication, mon père et ma mère restèrent confus l’un vis-à-vis de l’autre, se regardèrent enfin du coin de l’œil, tombèrent à genoux de concert, dirent ensemble leur Confiteor, psalmodièrent le Miserere, se donnèrent le baiser de paix en se relevant et dirent avec un soupir : il en sera ce qu’il plaira à Dieu ; mais le démon de la chair nous a surpris, et nous sommes innocents du fait. »




 

Après la naissance, les aventures burlesques se succèdent. Élevé chez une nourrice de Sangatte, on place ensuite le rejeton chez les capucins où il se venge des coups reçus par le frère Joseph en dénonçant la liaison de ce dernier avec MarieJacques, « revendeuse de poisson, âgée d’environ quarante ans, la peau tannée, le sourcil épais, l’œil bordé d’écarlate, le nez épaté et barbouillé de tabac, des tétons à mettre dans ses poches, des fesses comme des timbales, et des jambes comme des poteaux ».

Bref, elle « était construite de manière à faire reculer le grenadier le plus intrépide de la garnison », mais elle « pouvait être un morceau très sortable pour un frère capucin. » La suite balance entre Rabelais et les Monty Python : le couvent est réveillé, les coupables s’enfuient dans la cave, Marie-Jacques se sauve toute nue, elle tombe sur une garnison qui pense que les Anglais sont en train de reprendre Calais...

Pigault-Lebrun ne tient pas rigueur à la ville dont son père était maire : « Je suis né dans vos murs, et si l’on choisissait une patrie, je n’en choisirais pas d’autre », écrit-il dans la préface du roman. Il rend hommage aux citoyens de sa ville : « Ne connaissant que l’émulation des vertus, vous avez servi la chose publique sans trahir l’honneur, sans outrager la nature. Calais est du très petit nombre des villes que n’ont point ensanglanté l’ambition, l’intérêt et les haines personnelles. » 
 

Robert Louis 
 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais