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Camus, et son Appel pour une Trêve Civile en Algérie

Cécile Mazin - 14.05.2014

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Albert Camus - vente aux enchères - manuscrit


Le manuscrit de Camus, intitulé Appel pour une Trêve civile en Algérie, vient d'être adjugé aux enchères, à l'occasion d'une vente, pour 94.8000 €. Ce discours fut prononcé le 22 janvier 1956, et le document était estimé entre 70 et 80.000 €. Le collectionneur restera anonyme : seule information, il est européen.  

 

Albert Camus

Mitmensch0812, CC BY SA 2.0, sur Flickr

 

 

Le livre fut tiré confidentiellement dans la plaquette Appel d'Albert Camus, puis publié dans Actuelles III chez Gallimard en 1958, ce document éclaire une période capitale de l'Histoire et marque l'apogée du combat de Camus pour tenter de concilier les communautés d'Algérie.

 

Dédicacé À Évelyne et à René Sintès/leur frère en Algérie/Sintès-Camus, c'est la maison Artcurial qui avait la responsabilité de cette vente. Olivier Devers, expert pour la maison, explique : « Il s'agit d'un manuscrit important de l'écrivain, un texte fort qui se situe hors de la norme littéraire de Camus, et qui s'inscrit dans l'Histoire. Camus est toujours aussi recherché y compris par les collectionneurs. »

 

Jeune peintre prometteur né à Alger en 1933, René Sintès partage avec Camus un même désir de nouer un dialogue interculturel. Enlevé par l'OAS en 1962, à 29 ans, il paiera de sa vie son engagement pacifiste. Son épouse, Evelyne, secrétaire-documentaliste à l'ambassade américaine d'Alger, dactylographie en 1956 le manuscrit de Camus, qui l'offre alors au couple.

 

C'est l'unique fois que l'écrivain accole le nom de jeune fille de sa mère, Catherine Sintès, au sien. Mais cette occurrence ne souligne pas de liens familiaux avec Evelyne et René Sintès : leur homonymie scelle une fraternité, plus forte encore, de destin et de combat. Un combat qui est celui de Charles Poncet, Jean de Maisonseul, Louis Miquel, Emmanuel Roblès et des libéraux européens et musulmans avec lesquels ils forment le « Comité pour une Trêve Civile », qui se réunit le 16 janvier 1956 à l'initiative de Camus, et l'invite à écrire et à prononcer le discours dont nous présentons ici le manuscrit.

 

 

 

 

Ce discours, Camus en a tracé les grandes lignes dans deux éditoriaux de l'Express diffusant sa proposition de trêve, début janvier 1956. Sous l'entête de la Librairie Gallimard, dix pages témoignent de la complexité de l'entreprise de Camus à conduire cette exhortation pacifique. Son écriture fine, régulière et décidée est ponctuée de nombreuses ratures qui retracent la genèse du discours.

 

"Aucune cause ne justifie la mort de l'innocent"

 

Le 22 janvier 1956, devant la salle comble du Cercle du Progrès à Alger, Camus lance son appel à la Trêve Civile. La tension est grande. Dehors les ultras de l'Algérie française lapident les fenêtres et lancent des insultes. Les volets sont fermés. On profère des menaces de mort à l'encontre de Camus.

 

C'est un appel de raison, au-dessus des partis. Il s'agit selon Camus « d'obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contact, ni à s'engager à rien d'autre, déclarent simultanément, que pendant toute la durée des troubles, la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée. »

 

Mais à cette date, la situation en Algérie s'est déjà dégradée, les haines et les incompréhensions se sont durcies et une Trêve Civile relève de l'utopie. La proposition de Camus sera un échec à la suite duquel il s'enfermera quasiment dans le silence. 

 

Et en passant

 

La vente était également marquée par les très belles enchères portées sur la Bibliothèque Fougères composée d'une soixantaine de lots, dont de nombreuses éditions originales de grands textes du XXe siècle, illustrées par des artistes prestigieux et souvent habillées par des noms célèbres de la reliure.

 

La plus haute enchère allait au chef d'œuvre de Max Ernst et Iliazd, présenté dans une reliure elliptique de Pierre-Lucien Martin, Maximiliana ou l'exercice illégal de l'Astronomie, qui atteignait 67.500 € (estimé entre 40 et 60.000 €).

 

Guillaume Romaneix, spécialiste livres et manuscrits chez d'Artcurial a déclaré : « La Bibliothèque Fougères a reçu un très bel accueil des bibliophiles. Le niveau des prix témoigne de la très grande qualité de la collection présentée. En effet, 100% des ouvrages proposés ont trouvé preneur. »

 

Le clou de la vente furent les Feuillets extraits d'un pontifical noté, vers 1350-1370, Espagne, vendus pour 163.000 €, à un libraire international.