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Censure de Huckleberry Finn : reflet d'une histoire du racisme aux États-Unis

Camille Cornu - 21.12.2015

Patrimoine et éducation - A l'international - Huckleberry Finn - censure racisme programme scolaire - n-word nigger


Taxé de raciste, Les aventures de Huckleberry Finn (trad.William Little Hughes, 1886). s’est vu retiré du programme d’une classe de littérature. Mis en cause ? L’usage du mot « nigger », extrêmement tabou aux États-Unis. Renouvellement naturel des programmes ou symptôme d’un pays de plus en plus sensible à un racisme qui persiste, voire s’accroît ? Le roman de Mark Twain publié en 1884 à Londres et devenu depuis pilier de l’histoire de la littérature de son pays n’en est pas à sa première censure.

 

The Adventures of Huckleberry Finn - Banned Books Week 2010 Flyer

Robert Dumas, The Adventures of Huckleberry Finn - Banned Books Week 2010 Flyer, CC BY-NC-SA 2.0

 

 

À l’époque de sa sortie, c’est surtout le fait d’oser décrire la possible amitié entre un noir et un blanc qui avait été perçu comme trop subversif, et qui avait mené à sa première censure. De même son utilisation d’un langage trop vernaculaire l’avait mené à la fois à marquer un tournant dans la construction de la littérature américaine et à devenir le livre le plus censuré de son histoire. Cependant, les raisons qui ont mené à sa censure pourraient bien permettre de refléter les changements de mentalités états-uniennes : c’est l’utilisation du terme « nigger » qui est aujourd’hui devenue extrêmement sensible, confrontant de fait les Américains à leur histoire. 

 

Ce n’est pas la première fois que la place du livre dans des établissements scolaires est remise en cause. En 2011, une réédition avait d’ailleurs était lancée, en remplaçant toutes les occurrences du terme « nigger » par le mot « slave », provoquant naturellement un tollé d’indignation

 

Des élèves "mal-à-l'aise"

 

Au lycée Friend’s Central (Wynnewood, Pennsylvania), c’est cette fois un groupe d’élèves qui s’est plaint d’être mal à l’aise avec l’utilisation du mot « nigger », qui compte plus de 200 occurrences dans le livre. Le lycée a immédiatement organisé une réunion avec les élèves et le personnel, pour finalement décider d’exclure le livre du programme.

 

« Nous en sommes tous arrivés à la conclusion que la lecture de ce livre en classe de 1ere (11 th grade) coûtait trop à notre communauté pour que cela ne soit plus important que ces bénéfices littéraires », a expliqué le principal, Art Hall, dans une lettre aux parents d’élèves. 

 

Alors que l’information, après avoir été relayée par Electric littérature, a été massivement reprise dans la presse comme un cas de censure au sein d’un programme scolaire, la directrice éditoriale a apporté quelques précisions, en rapportant les paroles d’un des enseignants de littérature de l’établissement : « Le livre n’a pas été banni. Il n’a pas été censuré. »

 

Le livre aurait juste été retiré du programme de littérature, dans l’attente d’une décision ultérieure, mais n’a pas été exclu d’autres cours ni de la bibliothèque de l’établissement. Il n’a pas non plus été remplacé par Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave, (Vie de Frédéric Douglass, esclave américain, trad. Hélène Tronc, Gallimard, 2006), mais les deux livres étaient depuis toujours étudiés en alternance dans les classes de littérature. Il a également confié que ce genre de mise à l’écart temporaire avait déjà eu lieu par le passé : « Ce n’est pas quelque chose de neuf pour nous. Mais bien sûr le climat actuel est tel que la décision a été particulièrement remarquée. » 

 

Cette affaire a surtout été l’occasion de redéfinir le rôle des enseignants, et de plaider en faveur d’un renouvellement constant des programmes : « En tant que professeur d’anglais, ce que moi et la plupart de mes collègues faisons, est de réévaluer ce que nous enseignons. Nous recherchons des choses nouvelles à ajouter, des choses qui pourraient parler d’autres textes en parler d’une façon différente. » 

 

Cependant, on ne peut pas nier que le climat soit particulièrement tendu aux États-Unis sur les questions racistes ces derniers temps, et c’est surtout ce que révèle la façon dont la rumeur de ce « bannissement des programmes » s’est propagée. Alors qu’il n’était pas encore sorti aux États-Unis, le dernier opus de Star Wars avait également été taxé de raciste, devant un Dark Vador noir.

 

Un des mots les plus tabous des Etats-Unis

 

Aux États-Unis, le mot « nigger » reste extrêmement tabou, au point qu’on le remplace souvent par la pudique expression « the N-word ». En juin dernier, Obama lui-même avait provoqué un tollé en utilisant le mot dans un discours officiel. En s’expliquant, il avait estimé que s’abstenir de prononcer le mot en public ne suffirait pas à faire disparaître le racisme... 

 

Le mot semble bien des plus tabous du vocabulaire américain... Le NAACP, principale organisation de défense des droits des Noirs, avait symboliquement enterré le « N Word » en juillet 2007, lors de fausses funérailles à Detroit. Elle rêve de l’éradiquer, « y compris dans le dictionnaire ».