Collections Aristophil : entre plumes et pinceaux, artistes du XVIe au XXe

Christine Barros - 31.03.2019

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#CollectionsAristophil - Ce mardi 2 avril aura lieu, sous le marteau de Francis Briest pour Artcurial, une vente dévolue aux beaux arts, mettant en relation écrits et dessins d’artistes, que ce soit sous la forme de notes, correspondances, carnets ou livre d’or. Si certains emploient ou l’un ou l’autre, la plume et le pinceau s’allient souvent dans les pièces proposées, nous faisant découvrir à la fois l’intimité quotidienne aussi bien que les chemins intellectuels et artistiques de leurs auteurs.  Découverte du catalogue avec Guillaume Romaneix, spécialiste senior livres et manuscrits chez Artcurial, et expert de cette vente.  



L’alliance de l’écrit et du dessin


Actualitte : L’un des fils rouges de ce catalogue est sans conteste l’alliance de l’écrit et du dessin, pourriez vous nous éclairer sur les pièces les plus remarquables ?

Guillaume Romaneix : Il faut rappeler en effet que ce sont des artistes qui écrivent, qui s’expriment tout autant par l’écrit que par le dessin, utilisent indifféremment des pinceaux et des crayons.

Ainsi, l’ensemble assez emblématique et très émouvant des carnets d’Hubert Robert proposés lors de cette vente, assez emblématique de cette alliance des deux moyens d’expression : à la fois carnets intimes, carnet de croquis, dessins et ébauches, listes de tableaux qu’il possédait, tableaux dont il fait parfois une représentation rapide … Cet ensemble très personnel faisait sans doute fait partie d’un lot d’une cinquantaine de carnets, vendus après la mort de l’artiste en 1809. Il n’a y pas plus pertinent pour entrer dans l’intimité d’un créateur. C’est d’ailleurs ce que l’on cherche toujours lorsque l’on s’intéresse aux manuscrits, il n’y pas plus intime !  

Prenons pour exemple les deux albums d’Angleterre d’Eugène Delacroix ; ce sont moins des écrits que des légendes, des commentaires, dans ces deux carnets, très importants dans l’histoire de l’artiste, où le dessin prime. Ils permettent de montrer l’anglomanie de Delacroix, et de l’époque, mais il y a aussi de très belles esquisses de chevaux par exemple. On a en mains la matière brute de l’œuvre, les légendes et les dates permettent de suivre l’évolution chronologique de son travail. C’est véritablement une pièce d’un grand intérêt historique et artistique : ce sont deux des trois carnets de la vente de 1862, le troisième étant probablement celui du Louvre.

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On peut encore citer Degas, à qui Mallarmé reconnaissait un talent certain : « Degas se laisse distraire par sa propre poésie ; il en est à son quatrième sonnet. On reste troublé devant cette injonction d’un art nouveau, dont il se tire, ma foi, fort joliment… » Dans le brouillon de poème autographe présenté lors de cette vente, on voit un très beau cheval, tracé d’un trait de plume énergique. On peut penser qu’il a d’abord dessiné ce cheval puis écrit le poème, dont l’inspiration lui est venue en dessinant ; ce brouillon plein de ratures, de réécriture, témoigne de plus d’incertitude dans les mots que dans le trait, et d’une vraie recherche littéraire, ce qui en fait une pièce très touchante.

 

Quand les artistes écrivent,  du quotidien, ou de leur art


Actualitté : Nombre de pièces autographes, notes, carnets, correspondances révèlent parfois des facettes méconnues d’artistes majeurs, ou témoignent d’une manière particulière de leur époque, d’un contexte politique, professionnel et culturel, ou constituent parfois de véritables manifestes de leur art ?

Guillaume Romaneix : Dans sa lettre à Hugo, datée de 1864, Courbet explique au maître qu’il a plus à souffrir lui-même de la répression du pouvoir politique qu’Hugo lui-même, alors que celui-ci est en exil à Guernesey. Cette lettre très brusque, cavalière, exprime une forme de hargne, prend Hugo à témoin. « […] Nous restons encore quatre ou cinq nous sommes assez forts malgré les renégats, malgré la France d’aujourd’hui et les troupeaux en démence nous sauverons l’art, l’esprit et l’honnêteté dans notre pays » Hugo a d’ailleurs dû être fort surpris de la démarche. Reste à savoir dans quel camp Courbet le plaçait, celui des exilés, ou celui des renégats. Toujours est-il que cela peut se lire et se comprendre de manière fort différente…

Reste qu’ici ce sont deux géants qui se parlent, et que c’est aussi là que réside la beauté des ces manuscrits : l’on parvient à toucher « physiquement » l’intimité de ces personnages, en particulier dans la correspondance.

Cette vente propose aussi beaucoup de lettres d’artistes à leurs galeristes, à leurs commanditaires, aux prêteurs qui leur permettent d’exercer leur art : une réalité triviale auquel les artistes doivent faire face.

Et l'on voit comment les artistes peuvent s’interroger, relire leur carrière, déclarer leur profession de foi, voire exprimer de vrais manifestes artistiques.

Quand Chagall témoigne ainsi : « ce qui me tentait le plus, c’était le côté invisible ou soi-disant, allogique de la forme et de l’esprit, sans duquel la vérité extérieure, n’était pas complète pour moi, sans faisant du recours au fantastique », malgré des imperfections de langue, il livre les clés de son œuvre. Tout comme Fernand Léger, dans une lettre à Léonce Rosenberg, son marchand, après avoir longuement rapporté son cheminement humain, expose sa trajectoire picturale : « […] Je suis celui qui a été le plus loin dans la réaction de construction contre la fin impressionniste […] J’ai exaspéré la Forme, je crois vous le démontrer, ma couleur habille les formes. La Forme chez moi est 1 et la couleur 2 »

Il est d’un intérêt évident que ces textes nous donnent accès à ce que les artistes pensent de leur œuvre : les critiques nous y donnent un accès, une relecture a posteriori, parfois empreinte de leur propre vision des choses, qui n’est pas forcément celle de l’artiste.

Et l’on peut mesurer combien, alors que ces artistes s’expriment essentiellement par la peinture, ils mènent une véritable réflexion intellectuelle. Devant certains tableaux, sans tomber dans le « tout le monde peut faire la même chose », on ne pense pas forcement à la dimension intellectuelle de recherche et de pensée esthétique, la lecture de ces textes autographes nous rappelle qu’il ne s’agit pas seulement d’un don, mais que le don sert à l’expression de la pensée, fruit d’une recherche.
 

Avis aux bibliophiles 


Actualitte : Outre les autographes et manuscrits emblématiques dont vous venez de parler, les bibliophiles pourront accéder à de remarquables pièces, telles que ce livre d'or dans lequel défile le tout Paris, ou de remarquables exemplaires de luxe. 

Guillaume Romaneix : Je citerai Gus Bofa, dont le nom reste connu, mais moins qu’il ne le devrait, c’est l’occasion de redécouvrir un artiste qui n’a plus forcément les faveurs du public, avec un réel talent et un message fort ; il était un grand dessinateur, avec beaucoup d’humour, et véritablement engagé. La vente propose nombre d’ouvrages, pour certains qu’il a écrits lui-même, et illustrés par ses soins. On peut citer l’exemplaire exceptionnel du Don Quichotte : un exemplaire de luxe composé d’un volume tel qu’imprimé, avec textes et illustrations, un volume de suite des illustrations imprimées, et quatre volumes contenant les dessins originaux, soit pas moins de 394 dessins et croquis. Nous avons dans cette édition de luxe tout de ce livre : c’est l’exemplaire avec un grand E !
   
Gus Bofa - Cervantes - Don Quichotte - 1926 - Est 10 000-12 000 €
Gus Bofa - Fables de la Fontaine - Reliure de Paul Bonet - Est 10 000-12 000 €


Et peut-être plus impressionnante encore est l’édition des Fables de La Fontaine : 2 volumes de textes avec les dessins reproduits, et deux volumes composés de suites et de 535 dessins et croquis, le tout relié de façon extrêmement élégante par le relieur Paul Bonnet. Il y a par ailleurs plusieurs exemplaires de luxe des œuvres de Boffa, dans de très belles reliiures du XXe, un ensemble bibliophilique très cohérent et très beau alliant éditions originales, dessins et reliure.

Livre d'or Restaurant Chez Marianne - Aquarelle Dufy - Est 40 000-60 000 €


Et puis encore… On fait remplir des livres d’or par ses amis, et c’est souvent assez laborieux… Ici c’est LE livre d’or dont tout le monde rêve qui est proposé à la vente : celui du célèbre restaurant montmartrois « Chez Marianne » qui entre 1922 et 1951, accueillit les signatures des personnalités du monde politique, artistique intellectuel… Signatures et œuvres puisqu’on y retrouve Foujita, avec un chat dont la fourrure appelle la caresse, un très beau portrait d’homme de Cocteau, des dessins d’artistes moins connus ou qui ont perdu de leur aura, les signatures de Vuillard, Chevalier, Massenet, Gance, Mistinguette, Poiret, Guitry…

Et une aquarelle double page de Dufy, où l’on retrouve quasiment tous les principaux monuments parisiens, selon une perspective un peu curieuse, entre maquette et vue d’avion, Montmartre étant au centre, et une Tour Eiffel aux proportions gigantesques

 

Emotions et délicatesse


Actualitte : Et à titre personnel, dans le plus grand secret, comme il se doit,  pourriez-vous nous avouer quelles sont les écrits qui vous touchent le plus particulièrement ?

Guillaume Romaneix : Je pense à ce petit manuscrit de jeunesse de Delacroix, certainement alors qu’il est au Lycée Impérial entre 1806 et 1815. Ce sont des brouillons de versions latines et grecques, sur lequel il a réalisé un portrait à la mine de plomb et un buste de soldat fumant la pipe. On voit l’artiste en herbe, on pressent que fatigué de son travail intellectuel, il crayonne, comme tout un chacun peut le faire lors de réunions ! Mais tout le monde n’a pas le talent de Delacroix, ou de Saint Exupéry ! Et détail amusant, il s’est livré à de multiples essais de signatures, typique de son âge !
 
 
Delacroix - Manuscrit autographe (détail) - Est 4 000-5 000 €
Jean Baptiste Corot - Lettre autographe - 1855 - Est 8 000-12 000 €


Autre pièce touchante, cette lettre de Corot à Leroux, son élève, dans laquelle il fait état de tableaux ; et pour mieux en parler, il les dessine, d’un trait très rapide. On a presque l’impression d’un dessin d’architecte, d’une composition brute, mais il y a suffisamment de détails pour que l’on puisse retrouver et identifier précisément les tableaux dont il parle, l’un d’eux est à Orsay. Ce sont deux dessins tout simples, mais qui restent du Corot !


Ou encore cette lettre de Manet à l’une de ses élèves, dont il fait le portrait ainsi que celui de son époux : la lettre est superbe, on remarque la transparence du papier, voulue ou pas d’ailleurs, et cette branche de lys qui se fond avec l’écriture… On y relève quasiment une technique de typographe, puisqu’il a d’abord dessiné puis écrit, l’écriture suivant le contour du dessin sur la première page, puis dessin et manuscrit sont mêlés. C’est d’ailleurs cette lettre qui est en couverture du catalogue, très emblématique de l’alliance entre écrit et peinture.
 


Enfin, je citerai cette note autographe de Giacometti, dont la composition du texte est artistique en elle-même, assortie de ce que l’on croit d’abord être un gribouillis, un dessin au fil de la pensée, et d’où émerge une tête d’homme tout à fait fascinante, et dont on distingue au fur et à mesure que l’on s’approche les yeux, le nez, la bouche.

Un dessin très beau, très simple qui nous ramène à cette alliance de l’écrit et dessin, qui signifient pour ces artistes tout autant l’un que l’autre.


Le catalogue est consultable en ligne ici.

Exposition des pièces le matin de la vente 
Vente le Mardi 02 Avril 2019  à14:00 - Salle 6 - Drouot-Richelieu, 9, rue Drouot 75009 Paris
Maison Artcurial, Francis Briest, commissaire-priseur.


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