Comment Grip, le corbeau de Dickens, inspira le poème d'Edgar Poe

Victor De Sepausy - 05.11.2016

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L’histoire de la littérature puise dans des rencontres, des anecdotes, mais également dans le croassement de certains volatiles. Lorsqu’il écrivit Barnaby Rudge, Charles Dickens s’acheta un corbeau, pour étudier leur comportement. Baptisé Grip, l'oiseau connut une postérité littéraire chez Poe, à travers son poème, The Raven.

 

The 10 Raven

Alexander Svensson, CC BY 2.0

 

 

Pour imparfaite qu’elle soit, la traduction que Charles Baudelaire fit du texte d’Edgar Poe, The Raven, n’en reste pas moins frappante : 

 

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.

 

 

Parmi les textes qui servirent d’inspiration à Poe, le roman de Dickens figure au premier plan. Le feuilleton historique du Britannique fut publié en 1841, quand le poème de l’Américain sortit en janvier 1845. Mais le point commun entre les deux hommes et leurs textes, c’est ce fameux corbeau domestiqué, devenu le Grip du roman, que Dickens avait apprivoisé pour les besoins de son livre. 

 

Au moment de l’écriture de Barnaby, Dickens avait en effet la bestiole à proximité, désirant rendre au mieux les attitudes du corbeau, dont il avait doté son propre personnage. Il l’accompagne dans le livre à tout moment, et Poe, qui proposa une lecture critique du roman pour Graham’s Magazine, en 1842, ne manqua pas de reconnaître cette présence comme « immensément amusante ». 

 

L’année suivante, Dickens décide de se rendre aux États-Unis, avec femme, enfants... et corbeau. Apprenant la visite du maître, Poe prit contact avec lui, pour lui proposer une rencontre. En découvrant que le corbeau Grip du roman était basé sur l’oiseau que Dickens promenait avec lui, Poe fut manifestement enchanté. D’autant que, dans le livre, le corbeau avait la langue bien pendue, et que la véritable créature ne manquait pas de se faire remarquer. 

 

L’affection que Dickens portait à cet animal, comme pour d’autres, d’ailleurs, le conduisit à sa mort, à le faire empailler. On pourrait d’ailleurs se demander si la bestiole ne s’est pas suicidée après la lecture des livres du romancier : il semble que la cause du décès soit liée à l’ingestion de peinture au plomb...

 

Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus ! Charles Baudelaire

 

 

Les universitaires anglo-saxons se sont longuement penchés sur cette question de l’influence qu’exerça le corbeau sur Poe – et plus largement les œuvres de Dickens, au demeurant. L’idée d’un oiseau volubile, à l’inverse de celui de Poe, très laconique, s’est rapidement imposée. Le lien entre l’une et l’autre création n’existe pas formellement, même si la plupart des chercheurs s’accordent et reconnaissent la fascination du poète pour le corbeau de Dickens – et donc l’inspiration probable pour The Raven. 

 

D’autant plus qu’à la fin du chapitre 5, Grip fait du bruit, et un personnage du livre répond que quelqu’un frappe au volet. La relation entre ce passage et le texte de Poe – l’emploi du terme « shutter », entre autres – alimente les hypothèses...

 

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Si Poe, concrètement, avait tenté de séduire Dickens pour arriver à signer des contrats en Angleterre, cette relation ne mena à rien – malgré les bonnes dispositions du Britannique. 

 

 

via Open Culture