Comment les écrivains parlent-ils de leurs lectures ?

Sophie Kloetzli - 26.07.2016

Patrimoine et éducation - A l'international - Lexique lecture - Congrès SHARP - BNF


Nombreux sont les écrivains qui incluent dans leurs livres des allusions à leurs lectures, qui représentent souvent d’importantes sources d’inspiration. Mais comment le font-ils précisément ? Lors du congrès SHARP à la BnF, des chercheurs ont présenté les résultats de leurs analyses, notamment à partir de logiciels d’analyse textuelle.

 

BnF - Bibliothèque nationale de France

À la BnF (ActuaLitté / CC BY-SA 2.0)

 

 

Le projet UK RED (the « Reading Experience Database », pour « base de données de l’expérience de lecture ») se concentre sur la manière dont les écrivains abordent leurs pratiques de lecture dans leurs textes. Le site regroupe plus de 30.000 occurrences retraçant l’histoire de la lecture en Grande-Bretagne entre 1450 et 1945, en provenance de sources très variées (livres en tous genres, mémoires, enquêtes sociologiques, etc.) Si le projet est né en Grande-Bretagne, il s’étend dans de nombreux pays anglophones, dont l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Il est également le point de départ d'une base de données pan-européenne, qui porte le nom d'EU-RED.

 

Une « expérience de lecture » inclut toute interaction avec un texte qui en dépasse la simple possession. Elle comprend toutes sortes de supports, des livres aux publicités, en passant par les journaux et les almanachs. Le site offre la possibilité d'effectuer une recherche par lecteurs (qui incluent des écrivains évoquant leurs lectures), ou par auteurs (qui font l’objet de cette expérience de lecture).

 

Traces explicites et implicites

 

Cora Krömer, qui prépare une thèse sous la direction de Brigitte Ouvry-Vial (Université du Maine) et Hans-Jürgen Lüsebrink (Université de la Sarre, Allemagne) en s’intéressant à la lecture à l’ère numérique et la réception en ligne, s’est penchée, en collaboration avec Helen Chamber (The Open University), sur le lexique de la lecture dans la langue française. Elle distingue les références explicites des références implicites, qu’elle partage en références concrètes, métaphoriques, secondaires ou passives. Parmi les substantifs les plus utilisés, citons « (re)lecture », « auteur », « journaliste », « article », « chapitre », « journal », « lettre », « livre », « œuvre », « ouvrage » et « page ». Face à eux, « se plonger dans », « s’immerger », « goûter », « tomber sur » ou encore « dévorer » un livre sont autant de manières imagées d’évoquer la lecture. 

 

Si les références explicites à la lecture sont facilement repérables, les allusions implicites créent des difficultés. Shafquat Towheed, qui présentait le projet UK RED, constate que Mary Somerville n’utilisait que très rarement les verbes les plus évidents pour parler de ses innombrables lectures, préférant des expressions imagées, telles que la « rencontre » avec un livre ou un auteur : « I met with Jane Austen’s novels » (« J’ai rencontré les romans de Jane Austen »). 

 

De manière générale, les logiciels d’analyse textuelle ne suffisent pas à relever toutes les occurrences et peuvent même faire des erreurs : par exemple, le mot « livre » n’implique pas nécessairement un acte de lecture, mais peut simplement désigner la possession de l’objet.

 

Ces références implicites nécessitent la prise de connaissance du contexte où elles se trouvent. Sans compter les problèmes que cela peut poser pour la traduction : ainsi, chez Gide, « reprendre » (sa lecture) est traduit aussi bien par « go back to », « resume » que par « pick up again », entraînant une variation supplémentaire du vocabulaire. 

 

En étudiant les lettres de Stendhal à sa sœur Pauline, le Journal d’André Gide, et La Force des choses de Simone de Beauvoir, Cora Krömer constate non seulement des variations du lexique suivant les auteurs, mais aussi l’évolution, entre le XIXe et le XXe siècle, de ce type de vocabulaire, qui comprend de plus en plus de verbes implicites.

 

Enfin, d'autres expressions ont tout simplement disparu des usages courants : parlerait-on encore aujourd'hui, comme Stendhal dans ses lettres, de « se pénétrer de la lecture de Corneille et de Racine » ?