Comment les moines du XVIe ont inventé la langue des signes

Victor De Sepausy - 10.08.2019

Patrimoine et éducation - A l'international - langue signe - malentendants sourds - moines prêtre langage


L’intégration des personnes atteintes de handicaps, au sein des sociétés, n’allait pas de soi. En atteste une multitude de témoignages imbéciles, à travers les âges. Mais on doit à deux espagnols, l'un moine  bénédictin et l'autre prêtre, du XVIe siècle d’avoir inversé la tendance. Pedro Ponce de León fut à l’origine d’une langue des signes pour malentendants.

extrait du manuel de Juan Pablo Bonet de 1620


En droit romain, rappelle National geographic, les personnes nées sourdes ne pouvaient pas signer de testament. On présumait qu’elles ne comprenaient rien : puisqu’elles n’entendaient pas, elles ne pouvaient pas avoir appris à lire ni écrire. Ce préjugé marqua le travail du moine espagnol, qui en pleine Renaissance, chercha à mettre en adéquation les gestes et le langage.

Certes, d’autres populations avaient développé des méthodes non verbales de communication auparavant. Et les bénédictins avaient également des obligations de silence durant les journées — de là, la nécessité de passer par des mouvements explicites.
 

Des contraintes religieuses au langage


Les règles de son ordre inspirèrent Ponce de León : au sein de son monastère, il réfléchit à une méthode permettant aux sourds d’apprendre à communiquer. 

Dans sa lignée, Juan Pablo Bonet, prêtre espagnol et linguiste explora les possibilités offertes. Lui-même avait dénoncé des expérimentations barbares et violentes pour contraindre les sourds : ils étaient placés dans des fûts où la voix retentit et résonne, comme si les torturer de la sorte pouvait avoir le moindre effet.
 
En 1620, Pablo Bonet publia ce qui semble le premier manuel pédagogique sur l’éducation de personnes malentendantes, Réduction des lettres à leurs éléments primitifs et art d'enseigner à parler aux muets. Ce furent les premiers pas de l’alphabet démonstratif : un outil où la main droite était utilisée pour représenter une lettre. Très proche de ce que la langue des signes modernes est devenue, le système s’appuie sur une notation musicale créée par Guido d’Arezzo, dit Guidus Aretinus.


statue représentant Juan Pablo Bonet et Fray Pedro Ponce de Leon, à Barcelone

 
La partition Aretina, du nom de ce moine italien (également bénédictin) du Moyen Âge, aidait les chanteurs à lire de la musique à vue, avec un système de portée. Son idée solutionnait les problèmes de mémorisation des moines pour le plain-chant : leur notation musicale passait par des neumes, ensemble de signes écrits sans portée — originalement pour les chants grégoriens.
 

Déploiement en Europe et dans le monde


Difficile, de transmettre une mélodie, en se reposant sur la seule mémoire et la transmission de la ligne mélodique. En imaginant ce système de portée, le problème était en grande partie résolu : la valeur mélodique de la note restait identifiable. 
 
Pour les sourds, Juan Pablo Bonet reproduisait cette solution en rapprochant un son d’un geste — sans pour autant résoudre certaines difficultés grammaticales, pour les conjonctions de coordinations par exemple, ou la compréhension de concepts. 

Un siècle plus tard, le prêtre catholique Charles-Michel de l’Épée mettra au point une méthode plus complète, qui aboutit à la création de la première école publique pour les sourds, à Paris. Les signes avaient été adaptés, pour constituer des mots à part entière, facilitant le développement du vocabulaire sans avoir à épeler chaque mot. 

Cette normalisation s’est répandue en Europe, puis aux États-Unis, quand en 1814, Thomas Hopkins Gallaudet, ministre du Culte dans le Connecticut se rendit en France. Il emporta avec lui la méthodologie héritée de l’Épée, et transmise par l’abbé Sicard. Trois ans plus tard, il fonda son école, à Hartford, destinée aux sourds. La langue des signes américaine est devenue une combinaison des signes qu’il ajouta et des signes français. 


Commentaires
1620,c'est le XVII ème siècle!
Juan Ponce de León (c. 1460 – juillet 1521)

tongue wink
Je suppose que vous voulez parler de Pedro Ponce de Leon (1520-1584) car Juan ne s'est jamais intéressé aux sourds...
Bonjour

C'est en effet Pedro et non Juan qui est évoqué dans l'article. Notre CM est allé un peu vite dans sa réponse, je vous présente mes excuses pour cette confusion.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pedro_Ponce_de_León

Cela ne change cependant pas la datation : nous sommes bien au XVIe siècle.

Excellente journée.
Le principe de la langue gestuelle est très ancien. Youpi, l'Europe n'était pas la première sur ce coup-là et ce n'est pas à César qu'il y a à rendre quelque chose cette fois. Ce n'est pas une raison pour ne pas le faire, right? Certes, il n'a pas été créé pour les sourds, auxquels rien n'empêchait de l'appliquer, mais l'impressionnant lexique, y compris grammatical (ex: signes pour pluriel, certains temps et modes verbaux) du Kathakali, théâtre dansé du Kerala, fondé au XVIIè siècle, puise au système des hastamudra (signes de main) du Natyashastra, traité d'art dramatique sanskrit qui remonte à l'antiquité de l'Inde. On peut tout se raconter en hastamudra.

Il a peut-être été inventé d'autres de ces langages ailleurs. Si vous élargissiez votre recherche ? Le progrès par les moines d'Europe, ça va un peu, mais ...
certes, 1620, c'est le XVIIème siècle, mais les hastamudra c'est avant Jésus-Christ, référence qui doit parler aux moinophiles...
Plus exactement: Compilé au IIè siècle ap. JC par Bharata Muni (peut-être un nom qui en cache pusieurs autres), le Natyashastra reprend de nombreux éléments de pratiques existantes.
C'est absolument Charles-Michel De L'Epee qui a permis aux sourds et muets de communiquer entr-eux. Avant lui, au début du 18ème siècle ils étaient considérés comme les idiots du village. L'Abbe De L'Epee a réussi à faire reconnaître qu'ils étaient aussi intelligent que les personnes dites normales. Ce bienfaiteur de l'humanité , qui était aussi avocat, mérite d'être reconnu comme tel!
Je m’invite dans cet article. Je suis désolé d’être direct ici mais je ne suis pas du tout d’accord avec les conclusions de cet article intéressant au demeurant.



Tout d’abord, j’invite l’auteur de l’article à aller visiter l’exposition « histoire silencieuse des sourds » en ce moment au Panthéon de Paris, dont je suis le commissaire. Pour resumer, la langue des signes n’est en aucun point une creation des moines, les signes monastiques se sont développées en parallèle des Signes des sourds durant le long Moyen Age, et par intermittence, elles se sont influencées, plus particulièrement dans le domaine de la religion et de l’education. Mais pour le reste, je recommande de lire le livre de Pierre Desloges, un auteur sourd du XVIIIe siècle.



Pour conclure, l’article ne reprend que les théories anciennes qui ont de moins en moins cours en ce moment à mesure où les recherches en histoire sourde s'approfondissent 😊.



Bien que les ouvrages sur la question soient peu nombreux en ce moment, je vous conseille d’aller vers mon carnet de recherches : https://noetomalalie.hypotheses.org/. Bonne lecture !
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