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Création : modernité de Molière sur la rémunération des auteurs

Clément Solym - 13.01.2012

Patrimoine et éducation - Ressources pédagogiques - rémunération - auteurs - droit


Sortant de la comédie-ballet de Molière et Jean-Baptiste Lully, présentée au théâtre de la Porte Saint Martin, avec François Morel dans le rôle du Bourgeois gentilhomme, c'est une redécouverte assez intéressante, en cette période de droit d'auteur et de copyleft, que le dialogue liminaire entre deux des maîtres dont notre bourgeois monsieur Jourdain s'entoure. 

 

Tout démarre à l'Acte I, première scène, où les deux hommes, Maître à danser et Maître de musique, débattent de l'intérêt pour eux de présenter leurs arts à Jourdain, un crétin fini, qui rêve de devenir « homme de qualité » et se pique d'apprendre tout ce qui lui passera sous la main.

 

 

La conversation est la suivante, sur le fait de savoir si jouer pour Jourdain est une bonne chose, alors qu'il ne comprend rien à l'art.

 

Maître A Danser.

Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

 

 Maître De Musique. 

Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paye bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de tout autre chose.

 

Maître A Danser. 

Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que, dans tous les beaux-arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues ; de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon' avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées. 

 

Maître De Musique. 

J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

 

Rémunération contre honneurs... Le débat est d'une étonnante modernité, ne t'en semble, lecteur ? D'un côté, un homme désireux de recevoir les louanges de ceux qui s'intéressent à son art et le comprennent, de l'autre, celui qui préfère les espèces sonnantes et trébuchantes, au risque de jouer pour des ignares.

 

Entre le copyright et le copyleft, si l'on poussait la réfection... Et une problématique épatante, pointée ici par Molière. Où est le vrai ? 

 

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