Darcos, académicien, amoureux de Rome et tueur des Lettres classiques

Nicolas Gary - 14.06.2013

Patrimoine et éducation - Scolarité France - Capes de Lettres classiques - Xavier Darcos - Académie française


Permettons-nous de citer, maladroitement, l'une des auteurs qui fera le bonheur des vacances : « Allô ! Non mais allô, quoi ? Tu entres à l'Académie française avec un dictionnaire amoureux de Rome, et tu n'a pas même une réaction sur la mort annoncée du Capes de Lettres classiques - alors que tu l'as en partie orchestrée ? » Xavier Darcos, ancien ministre de l'Education nationale, maintenant académicien et auteur d'un ouvrage sur la Rome antique... L'affaire valait bien un shampouinage...

 

 


 

 

En septembre 2011, Xavier Darcos, déjà président de l'Institut français, faisait paraître aux éditions Plon un Dictionnaire amoureux de Rome. Un projet ambitieux, audacieux, ainsi que le présente l'auteur : 

Ce ne sont pas les guides de Rome qui manquent ! Mais je ne rivalise pas avec eux : quel intérêt pourrait présenter un « dictionnaire amoureux » s'il était le catalogue des opinions d'autrui, un défilé de dates ou le carrefour des idées reçues ? Je propose tout simplement d'évoquer ce qui me touche, m'étonne ou m'enchante dans l'Antiquité romaine. 

J'ai essayé, à partir des réalités pittoresques et des personnages hauts en couleur, de rendre intelligibles une culture, des splendeurs, des valeurs, des croyances, des comportements, une littérature… sans trop idéaliser, car la Rome antique fut raffinée mais violente et cruelle. 

Ces contrastes nous éclairent aussi sur nous-mêmes : certes nous sommes distincts de nos ancêtres latins, mais ils nous ont légué notre lexique, notre droit, nos canons esthétiques, nos figures légendaires, nos mœurs. On ressent toute la vigueur du génie de cette civilisation romaine qui a su transformer une bourgade rurale en capitale du monde. 

 

Entre 2007 et 2009, Xavier Darcos va intervenir au sein du gouvernement Fillon I, puis Fillon II, au poste de ministre de l'Éducation nationale de mai 2007 à juin 2009. Il fut également ministre délégué à l'Enseignement scolaire sous le gouvernement Raffarin I et II, alors que Jacques Chirac était président, entre mai 2002 et mars 2004.

 

Il devint secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques en octobre 2010, et voilà que sa carrière est consacrée par l'élection à l'Académie française en juin 2013. Si l'on remonte un peu le temps, on découvre également que, étudiant à Bordeaux, il fut agrégé de Lettres classiques. 

 

En outre, il obtint, de la part de l'université de Reims, sa thèse de doctorat, sous la direction du professeur Jean-Pierre Néraudau, en traitant du sentiment de la mort chez Ovide. En 2009, les PUF publièrent le livre, Ovide et la mort, que présente son éditeur comme :  

Une approche inédite de l'un des plus grands poètes de l'ère romaine (l'une des premières « stars culturelles » de l'Empire), dont le célèbre libertinage va de pair avec une hantise de repousser la mort au moyen de l'art.

 

On lui doit également des biographies sur des auteurs latins, comme l'historien Tacite ou, bien entendu, le poète Ovide.

 

Lors de son passage au ministère de l'Éducation nationale, Xavier Darcos introduisit une réforme du Capes. Un projet qui avait pour finalité d'éradiquer, peu ou prou, le Capes de Lettres classiques. Pourtant, en mai 2007, il avait accueilli des représentants d'associations d'enseignants, justement sur la question d'une mort annoncée pour ce Capes. Il saluera, en fin d'audience, les représentants par un « Allez, les Lettres classiques ! » Merveilleux...

 

 

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! 

Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! 

Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore ! 

Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! (Corneille, Horace)

 

 

Car c'est bien à Xavier Darcos ministre que l'on devait la réforme du Capes de Lettres classiques, que l'on voit actuellement à l'agonie. Et les enseignants n'avaient pas manqué de le signaler en 2009

Nous, enseignants, enseignants chercheurs et étudiants, considérons que le projet de réforme des modalités du concours du CAPES de Lettres classiques, dont l'application serait désormais prévue à compter de la rentrée 2010, mettrait en grave danger l'enseignement du latin et du grec à l'Université. Nous réaffirmons notre opposition à ce projet et exigeons son retrait définitif. 

 

Même le jury du Capes de lettres classiques avait fait connaître son opposition à la réforme du concours

Sabine Luciani (PR de langue et littérature latines) et Eric Foulon (PR de langue et littérature grecques),vice-présidents du jury du Capes de Lettres Classiques font savoir que, dans le prolongement de la motion votée par ce jury en faveur de la défense du Capes de Lettres Classiques, ils ont refusé de communiquer au ministère de l'Education Nationale les sujets "zéro" de l'épreuve écrite de Langues anciennes. Fermement opposés à la réforme du Capes, ils n'ont pas jugé souhaitable de contribuer à la mise en œuvre des nouveaux programmes.

 

Actuellement, mais peut-être que Xavier Darcos, devenu immortel, l'ignore, une pétition tente les derniers recours pour arriver à sauver ce qui peut encore l'être. L'enseignant et formateur Robert Delord a récolté plus de 6 000 signatures pour sa pétition en faveur de la filière des Lettres classiques.

Le message est clair : "NON à un Capes de Lettres Classiques en trompe-l'oeil !

NON au refus du Ministre de promouvoir le Latin et le Grec au lycée comme une discipline d'ouverture utile à la formation d'un élève du XXIème siècle !

NON à l'injustice sociale profonde que constituerait la disparition de l'enseignement du Latin et du Grec faute de professeurs de Lettres Classiques !

NON à la privatisation de l'enseignement du Latin et du Grec !"

 

Alors bien entendu, des François Bayrou, un Bruno Racine, une Aurélie Filippetti, on aimerait bien les entendre s'exprimer sur la disparition du Capes de Lettres classiques. Mais après tout, les agrégés ne sont peut-être pas aussi sensibles au cas de leurs confrères, simples certifiés ?

 

 

Mais l'ironie qui fait publier un dictionnaire amoureux sur Rome, qui introduit une réforme destinée à supprimer le capes de Lettres classiques, et fait malgré tout entrer à l'Académie française, voilà qui aurait sûrement plu... aux cyniques.

 

Retrouver la pétition pour sauver le Capes de Lettres classiques