Des lettres inédites de T.S. Eliot révèlent un amour impossible

Antoine Oury - 06.01.2020

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Des lettres inédites de l'écrivain américain Thomas Stearns Eliot ont été ouvertes la semaine dernière, à l'université de Princeton, plus d'un demi-siècle après la mort de l'auteur. Laissées à l'institution par Emily Hale, grande amie d'Eliot, elles révèlent le lien très fort qui les unissait : Eliot le qualifie même d'amoureux, malgré son mariage avec Vivienne Haigh-Wood. Mais précise aussi qu'une union avec Emily Hale « aurait tué le poète en [lui] ».


T. S. Eliot en 1923, par Lady Ottoline Morrell


C'était l'événement de ce début d'année 2020, pour les chercheurs en littérature et autres spécialistes de T.S. Eliot : l'université Princeton, aux États-Unis pouvait enfin ouvrir les courriers légués par Emily Hale, qui lui avaient été envoyés par l'auteur au cours de sa vie. 1131 lettres, pour être exact, signées par Eliot entre 1930 et 1957. Emily Hale les a confiées à l'université en 1956, mais avait ordonné qu'elles ne soient rendues publiques que 50 ans après sa mort, survenue en 1969...

Apprenant la nouvelle, T.S. Eliot n'avait pas caché son désarroi, dans une note laissée à l'université, destinée à être rendue publique en même temps que ses lettres à Hale. « Il m'est très douloureux d'écrire ces lignes », commence-t-il : « Je ne peux tout simplement pas concevoir le fait d'écrire mon autobiographie », poursuit Eliot, très réticent à dévoiler les détails de sa vie privée.

Eliot espérait en effet qu'Emily Hale conserverait les lettres de manière privée jusqu'à son décès ou le sien : le don à l'université Princeton laissait craindre une ouverture prématurée, qui l'aurait mis dans une situation peu confortable vis-à-vis de Vivienne Haigh-Wood Eliot, sa première épouse, décédée en 1947, et Esmé Valerie Fletcher, qu'il a épousé en 1957.

En effet, les échanges épistolaires entre Hale et Eliot ont tout de la liaison amoureuse : « Avant de partir pour l'Allemagne et l'Angleterre en 1914, je lui dis que je l'aimais. Je n'avais aucune raison de croire, vu la manière dont je fus reçu, que ces sentiments étaient partagés. » Alors qu'il étudie à Oxford, la correspondance entre les deux se poursuit, de manière amicale, en 1914 et 1915.
 

« L'amour d'un spectre pour un spectre »


En juin 1915, Eliot épouse Vivienne Haigh-Wood, un mariage qu'il qualifie lui-même de « soudain ». « J'étais encore, comme je m'en rendrais compte un an plus tard, amoureux de Miss Hale », écrit-il dans sa note. Son mariage avec Haigh-Wood s'avère malheureux, ce qui, selon lui, renforce un peu plus la nostalgie de sa relation avec Hale, et ravive en tout cas ses sentiments pour elle.

« Pour elle [Vivienne Haigh-Wood], le mariage n'a pas été source de bonheur : les sept dernières années de sa vie se dérouleront dans un asile. Pour moi, cela me mit dans l'état d'esprit qui aboutit sur The Waste Land [poème parmi les plus connus d'Eliot, NdR]. Et cela m'a empêché d'épouser Emily Hale. » Lucide, Eliot ne se fait pas d'illusion sur cette relation et la relie même à sa condition de poète : « Emily Hale aurait tué le poète en moi ; Vivienne m'a presque tué, mais elle a gardé le poète en moi vivant. »
 
La mort de sa première épouse, en 1947, fait réaliser à Eliot qu'il n'est pas amoureux d'Emily Hale : « Peu à peu, j'ai réalisé que j'étais amoureux d'un souvenir, le souvenir de mon expérience, amoureux d'elle pendant ma jeunesse. »

S'expliquant sur sa correspondance avec Hale, celle-là même que Princeton a rendue publique récemment, il lance la sentence : « J'ai réalisé que cet amour pour Emily était l'amour d'un spectre pour un autre spectre, et que les lettres que je lui ai écrites étaient celles d'un homme en pleine hallucination, un homme qui essayait vainement de se faire croire qu'il était le même qu'en 1914. »

Eliot avait brûlé les lettres d'Emily Hale, sans doute gêné par leur existence plusieurs années après leur relation épistolaire. Les lettres signées de sa main, ouvertes par l'université Princeton, seront bientôt dévoilées plus largement.


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