Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Escargots et chevaliers : des duels dans les manuscrits depuis des siècles

Victor De Sepausy - 10.06.2017

Patrimoine et éducation - Patrimoine - chevaliers manuscrits escargots - interprétation escargots manuscrits - moines enluminures manuscrits


Foin des loups, des gargouilles, des dragons ou autres créatures plus mythiques et dangereuses : au Moyen Âge, les chevaliers avaient, dans les manuscrits, des ennemis bien plus étranges à affronter. Loin d’une image de toute puissance, pour l’homme en armure, on retrouve pourtant de nombreuses illustrations de combats… avec des escargots. 


 

 

Maintenant que les beaux jours arrivent, on risque de moins les croiser, ces gluantes bêtes. Un petit coup d’œil sur Google image, et l’on se rend compte que l’escargot était pourtant une créature non seulement très présente, mais surtout, source d'affrontements dans les pages des manuscrits. Faut-il envisager qu’à l’époque médiévale, ces bêtes à cornes étaient en réalité des monstres  de plusieurs tonnes ? 

 

Se perdre en conjectures, un délices
 

Comme toujours, la réponse est plus symbolique que littérale. Certains parlent d’une forme d’humour et de satire sociale : après tout, l’escargot n’a guère de chance face à un humain, en général, alors un chevalier en armure. Et puis, effectivement, s’en prendre à un escargot aussi lourdement armé, c’est risible : le chevalier passe pour un idiot, tout bonnement. Et puis, c'est connu, les moines avaient également le sens de l'humour.

 

L’idée d’une représentation de l’aristocratie oppressante contre des classes pauvres aurait plu à Karl Marx : l’escargot est après tout une créature vue comme parasitaire dans un jardin, détruisant les plantations comme d’autres. Le chevalier, sorte de produits désherbants pour les jardins des moines copistes ? On y trouve dans le poème de La Vie du Prince Noir, par Chandos (écrit en 1350/1380) un autre écho : celui qui imite l’escargot, tout comme le jongleur ou le bouffon, est une personne risible. 

 

Avec une approche plus religieuse, il faudrait y lire une représentation de la Résurrection, c’est l’hypothèse qu’un bibliophile, le Comte de Bastard avança en 1850. Ou de la mort, inévitable, à rapprocher du psaume 58 : « Qu’ils périssent en se fondant, comme un limaçon ; Sans voir le soleil, comme l’avorton d’une femme ! » Mais pour Lilian Randall, dans un ouvrage de 1966, ils représenteraient les Lombards — particulièrement ostracisés à cette époque, et souvent associés à la trahison, le péché d’usure, et des comportements très éloignés du code de la chevalerie. Soit. 

<

>

 

Mais dans ce cas pourquoi affronter un symbole de la Résurrection, ou de la mort, et plus encore, pourquoi les chevaliers perdent souvent contre ces escargots ? Et que dire qu’une possible évocation de la sexualité féminine ? Et pourquoi pas, dans une poussée de symbolisme, l’opposition entre la spirale de la coquille qui manifeste la perfection du nombre d’or, cher aux maçons, et la force brute de l’homme ? 
 

Malédictions de moines pour protéger les livres, à la flamme bien moyenâgeuse


La British Library avait collecté nombre de ces duels et les médiévistes continuent de s’interroger : les manuscrits enluminés des XIIIe et XIVe siècles contiennent nombre de ces batailles, qui semblent disparaître par la suite : fin de la mode ? Le motif a fait partie de la tradition visuelle dans tous les cas, et nous manquent désormais les références pour l’appréhender. L'historien Michael Camille avait conclu que toutes ces pistes pouvaient avoir du sens, et être juste à différentes époques de la réalisation de ces manuscrits. 

 

Dans tous les cas, l’affrontement a tourné court : on ne retrouve plus de chevaliers en armure de nos jours, alors que des escargots, si…

 

 


 

 

via Smithsonian Mag, British library