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Et émergea la Tour Eiffel : “L’heure a sonné où l’on pourra venir contempler votre idée grandiose”

La rédaction - 23.03.2017

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Avant que de devenir le symbole de la Ville Lumière, la tour Eiffel dut se parer de mille atours – et quand bien même, les Parisiens imaginaient mal qu’elle reste dans leur décor. Les Éditions Douin proposent de retrouver J’ai construit la tour en fer , l’ouvrage de Fabien Sabatès, pour commémorer l’inauguration de la grande dame...

 

 

 

 

1er AVRIL 1889

 

M. Tirard, président du Conseil, a répondu en ces termes : « Monsieur Eiffel, permettez-moi de vous adressez, mes plus chaleureuses félicitations, non seulement au nom du gouvernement, mais encore au nom de l’univers entier.

 

“Je suis d’autant plus à l’aise pour vous parler ainsi que j’étais un de ceux qui, à la première heure, n’étaient pas convaincus que la tour pût s’achever. Je reconnais que je me suis trompé. Je fais amende honorable.

 

‘Il y a dans cette œuvre le témoignage de ce que peut faire l’énergie d’un homme. Mais je veux aussi féliciter les braves ouvriers, les modestes collaborateurs de M. Eiffel. Ce sont ces ouvriers qui sont la gloire, la force et l’espérance de la patrie.

 

‘J’espère que les sentiments que je viens d’exprimer seront ratifiés par les visiteurs du monde entier.’ Puis il a ajouté : ‘Je regrette beaucoup, monsieur, que votre invitation me soit parvenue si tard, et que l’inauguration de la tour se soit faite si promptement ; car je vous aurais apporté la récompense que vous méritez. Mais je prends l’engagement de demander à M. le président de la République sa signature pour votre nomination au grade d’officier de la Légion d’honneur. »


La réponse de M. Tirard fut donc courte, mais des acclamations unanimes l’ont accueillie. M. Chautemps a ensuite remis, au nom du conseil municipal, 1 000 francs qui devront être répartis entre les ouvriers du chantier.

 

Retrouver J’ai construit la Tour en fer, aux éditions Douin

 

Puis un ouvrier mécanicien, M. Rondel, accompagné d’un de ses camarades, M. Allaitru, ouvrier charpentier, s’exprime en ces termes, après avoir remis un bouquet à M. Eiffel :

 

« Monsieur Eiffel, je viens au nom de mes camarades et amis, les ouvriers de la tour de trois cents mètres, vous exprimer toutes nos sympathies et le respect que nous vous devons d’avoir su mener à bonne fin cette grande œuvre. Depuis deux ans, votre nom a retenti dans l’univers entier. L’heure a sonné où l’on pourra venir contempler votre idée grandiose et admirer ce chef-d’œuvre. Recevez ce présent en signe de reconnaissance. Merci pour tous mes amis, encore une fois merci. Puissions-nous redire aux enfants de nos petits-enfants que nous avons travaillé au monument le plus imposant du monde Merci au conseil municipal de l’honneur qu’il nous fait de prêter son concours à l’érection de notre drapeau ! Vive l’ingénieur Eiffel ! Vive la France ! Vive la République ! »

 

Tous les ouvriers poussent les mêmes acclamations. Enfin, M. Alphand clôt la série des discours.

 

« C’est un travailleur, dit-il, qui parle à des travailleurs. C’est un camarade, qui est avec vous depuis deux ans et qui sait ce que vous avez accompli, qui parle à des camarades.

 

‘Cette tour fait honneur non seulement à M. Eiffel, mais encore à vous tous. Ce sera plus tard un titre de gloire pour chacun de vous d’avoir travaillé à la tour, et vous pourrez parler avec orgueil de votre collaboration. M. Eiffel est un général, mais un général, pour remporter une victoire, a besoin de bonnes troupes. Si M. Eiffel a vaincu toutes les difficultés, c’est grâce à vous. Honneur donc non seulement à M. Eiffel, mais à vous tous.’

 

Puis a eu lieu un défilé enthousiaste des ouvriers, offrant des fleurs à M. Compagnon, chef du chantier, à son sous-chef, M. Milon, à MM. Nouguier, Salles et Koechlin, ingénieurs.


Les ouvriers ont ensuite pris part au lunch. On leur servit un déjeuner composé de pain, de saucisson, de jambon et de vin. En même temps, les gros bonnets se restauraient un peu plus loin à un bu et plus copieusement servi. Pendant le repas, M. Eiffel est venu me voir un verre à la main pour trinquer et me remercier de l’avoir soutenu pendant ces deux ans dans le Figaro ainsi que de mon travail manuel, même si je trouve que celui-ci ne fut pas à la hauteur de ce que nous avons construit...


Il restera dans mon esprit et l’esprit des assistants de cette fête, à la fois intime et grandiose, un souvenir patriotique et touchant. La grande Exposition universelle de 1889 ouvrira bientôt ses portes, et là est une aventure tout autre qui va commencer.

 

2 AVRIL 1889

 

En dehors de la tour Eiffel dont tout le monde parle, ce qu’il y a de plus neuf pour l’instant à Paris, si l’on en croit les bien informés en reportage mondain, c’est l’habit de couleur.

 

Il s’agit de décréter la mort de l’habit noir et de le remplacer par des morceaux de drap multicolores. Le sifflet d’ébène deviendrait ainsi le sifflet bleu, rouge, jaune, vert. Il paraît que, pour les gens que cela intéresse, c’est un gros événement.

 

Je ne me sens pour l’habit noir aucune tendresse spéciale. Avec le chapeau en forme de tour non Eiffel que les hommes de ce siècle portent sur leur tête, l’habit noir est une des plus vilaines façons de déformer l’humanité qu’on ait pu inventer jamais. Il est, de plus, déplorablement banal, servant à volonté pour le deuil et pour le bal, donnant à toutes nos fêtes l’apparence d’un congrès de croque-morts.

 

Mais j’estime que c’est cette banalité même qui le préservera longtemps encore, comme c’est elle qui a fait son succès. Je ne nous vois pas bien dans les reliures polychromes qui souligneraient cruellement les imperfections et les gaucheries de notre race dégénérée. Puis vous entendriez à bref délai un concert d’imprécations gronder du côté des dames, si le sexe fort s’avisait réellement de se barioler comme le sexe faible. Ce serait un duel permanent.

 

Je suis, au surplus, d’avis que la plus sotte invention des temps modernes a été la mode, que de toutes les tyrannies celle-ci est la plus saugrenue.

 

La Mode ! C’est-à-dire l’uniformisation érigée en règle, le panurgisme devenant dogme, l’esprit d’imitation et de singerie officiellement substitué à l’initiative fantaisiste. Cela chez un peuple qui se pique d’originalité ! La Mode ! C’est par sa faute qu’il nous faut subir les perpétuelles monotonies du spectacle d’alentour. Aussitôt qu’on a vu une robe, on en a vu mille. Les Grands Magasins vous mettent sur le dos de cent mille Françaises le même manteau. C’est exaspérant.

 

L’intérêt d’une jolie trouvaille, d’une combinaison excentrique, en matière de costume, serait qu’il pût porter cette étiquette : Reproduction interdite. Au lieu de cela, la Mode arrive, qui ordonne :

 

— Vous allez toutes vous dépêcher, mesdames, de me copier ce modèle-là !

 

Et l’on copie. Et ce sont des parodies torrentielles qui nous envahissent tout d’un coup. Un jour, on ne voit sur les têtes que du vert pomme. Un autre jour, tous les torses se surchargent d’une complication hottentote. Une année, les femmes ressemblent à des ballons ; l’année suivante, à des fourreaux.


Ainsi l’a décrété la Mode bête et criminelle à la fois. Vieille ganache de Mode, va !

 

 

Retrouver toute l'histoire de l'inauguration de la Tour Eiffel.

 

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