France : renforcement du rejet de la culture classique ou scolaire

Nicolas Gary - 30.11.2013

Patrimoine et éducation - Patrimoine - pratiques culturelles - connaissances artistiques - Français


Dans le cadre d'une enquête réalisée par Olivier Donnat pour le ministère de la Culture, on constate que les connaissances dans le domaine artistique, ont diminué chez les jeunes, et augmenté chez les 45 ans et plus. Les pratiques culturelles des Français sont passées en revues entre 1998 et 2008, pour établir un panorama des connaissances artistiques des Francais ; une intéressante approche comparative. 

 

 

Shadow Artist

cliffA066, CC BY 2.0

 

 

C'est une liste de trente artistes que l'on a soumis aux sondés, pour interroger leurs connaissances : qui est connu et qu'en pense-t-on, voilà en somme la méthode mise en place. En l'espace de vingt années, le nom des créateurs est plus évocateur pour nos concitoyens, explique l'étude - en clair, Molière évoque vaguement plus quelque chose pour l'ensemble du pays. Cependant, les connaissances réelles (le secteur culturel, l'oeuvre, etc.) sont restées stables. Seuls trois noms n'ont pas connu cette progression : Eric Rohmer, Pierre Boulez et Pina Bausch. 

 

Johnny Hallyday supplante Pina Bausch

 

Il faut donc comprendre que les Français ont donc plus entendu parler des artistes qu'ils ne possèdent de réelles connaissances les concernant. Et les évolutions sont diverses selon l'âge, attendu, constate l'étude, que les caractéristiques sociales restent identiques. Les pratiques culturelles - et les savoirs qui en découlent - confirment « la continuité des stratifications sociales déjà observée sur plus long terme ». 

 

Les générations âgées de 45 ans et plus, les baby-boomers, montrent une progression nette, alors que les plus jeunes - ceux qui avaient 18-24 ans en 2008 - sont en régression. « En vingt ans, on observe un vieillissement de la partie de la population la plus compétente (c'est-à-dire capable de préciser le domaine d'activité des artistes les moins connus de la liste) qui excède le vieillissement de la population française au cours de la période, tandis que les Français dont les connaissances sont les plus réduites ont rajeuni depuis 1988 », rapporte l'enquête.

 

Tous les secteurs socioprofessionnels présentent à ce titre les mêmes caractéristiques, et le double mouvement concerne la plupart des artistes. Toutefois, un troisième axe se dégage : l'expression des goûts personnels - et spécifiquement, des appréciations négatives - est bien plus libre. On observe ainsi un renforcement du rejet de la culture classique, ou scolaire, vis-à-vis des artistes les plus significatifs.

 Molière, Mozart ou Van Gogh, restent les plus connus des plus jeunes, mais [ce rejet s'exprime aussi vis-à-vis] d'artistes moins connus, particulièrement dans le domaine de la littérature et de la poésie – Jean-Paul Sartre, Gustave Flaubert, Gérard de Nerval, René Char, Samuel Beckett et Louise Labé suscitent un rejet plus important en 2008 que vingt ans auparavant

 

D'autres, comme Brassens, Serge Gainsbourg ou Salvador Dali, qui portent une charge transgressive, subissent « une relative patrimonialisation », alors qu'ils suscitaient le rejet en 1998. Enfin, des Claude Lelouch, Robert Hossein, Maurice Béjart ou Éric Rohmer, vivent littéralement la disgrâce, alors même qu'ils incarnaient une expression de la modernité en 1998. 

 

 

On observe "un renforcement du rejet de la culture classique ou scolaire qui s'exprime à l'égard des noms emblématiques comme Molière, Mozart ou Van Gogh, les plus connus des plus jeunes"

 

 

Si par connaissance, l'enquête désigne « le fait d'avoir entendu parler de », cette dernière a cependant progressé, globalement, du fait de « la profusion croissante des informations et de l'accélération de leur circulation ». Autrement dit, on devrait rendre à internet ce qui lui appartient. 

 

En revanche, « pour les générations nées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la première moitié des années 1960, les effets combinés des progrès de la scolarisation, des facilités croissantes d'accès aux contenus culturels ont favorisé une meilleure connaissance globale du monde artistique. Ce constat converge avec les résultats de l'enquête Pratiques culturelles qui montrent que ces générations ont, depuis leur jeunesse, adopté la culture de sortie et fréquentent régulièrement les équipements culturels ». 

 

La scolarisation massive ne semble pas apporter, auprès des générations suivantes, d'affinités particulières avec les univers artistiques. Au contraire, mutations technologiques et mondialisation de l'économie impliqueraient plutôt « une prise de distance croissante à l'égard des noms les plus emblématiques de la culture classique, qui s'observe particulièrement dans le domaine littéraire et musical ». 

 

 

 

 

L'érosion générationnelle a quelques exceptions : Molière, Mozart, Van Gogh ont une notoriété en nette progression. A contrario, « Flaubert, Nerval mais aussi Mahler ou Boulez sont non seulement moins connus des jeunes générations, mais également moins appréciés, signe d'un effacement relatif de la légitimité de la culture scolaire ou cultivée, à l'œuvre depuis la fin des années 1980 ». 

 

La conclusion de l'enquête est à ce titre éloquente : 

D'une part, une partie du déficit de connaissance enregistré dans les jeunes générations peut être l'expression du moindre intérêt que représentait à leurs yeux l'exercice qui leur était proposé dans le cadre de l'enquête Pratiques culturelles, notamment lors de l'édition de 2008 : face à une liste d'artistes totalement déconnectée de l'actualité du moment et par conséquent assez largement étrangère à leurs univers culturels, une partie de ces générations, notamment les plus jeunes, a pu se sentir étrangère aux enjeux symboliques attachés au fait de bien répondre et être tentée d'adopter une attitude de repli sinon d'hostilité qui pourrait expliquer pour partie à la fois le recul de leurs connaissances et leur forte propension à porter des appréciations négatives sur certains noms de la liste.

 

D'autre part, il convient de tenir compte du déclin général de la foi en la valeur de la culture légitime que constatent la plupart des sociologues de la culture et de l'effacement relatif des effets de légitimité qui, il y a encore quelques décennies, pouvaient limiter l'expression publique d'un désintérêt ou a fortiori d'une aversion pour la culture scolaire ou cultivée. Le brouillage croissant des frontières et des hiérarchies culturelles a probablement rendu les Français, et notamment les plus jeunes d'entre eux, moins hésitants ou moins prudents au moment d'exprimer, en situation d'enquête, leur absence d'intérêt à l'égard d'artistes relevant de la culture classique ou cultivée.

 

Certains pourront s'appuyer sur ces derniers éléments pour faire une lecture moins pessimiste des résultats présentés ; d'autres considéreront qu'ils ne font en réalité que renforcer le constat principal qui se dégage des pages précédentes, à savoir le profond renouvellement des rapports à la culture classique à l'œuvre depuis les années 1980 dans les jeunes générations. En définitive, tout dépend de la conception de la culture qu'on souhaite défendre : celles et ceux qui sont attachés à une conception strictement patrimoniale et ont tendance à faire de la culture un ensemble fini de connaissances qui se transmet à l'identique de génération en génération trouveront dans les résultats des éléments de nature à nourrir leurs inquiétudes (ou leur colère...) tandis que celles et ceux qui la pensent plutôt comme un flux en perpétuel mouvement puiseront dans les signes de renouvellement des motifs de satisfaction.

 

Si les résultats ne peuvent être lus sans quelques précautions méthodologiques, liées à la nature des données exploitées et à leur inscription dans le temps (l'analyse porte sur des artistes dont le nom figurait déjà dans le questionnaire de 1988, ce qui conduit à ignorer tous ceux dont la visibilité médiatique est postérieure à cette date), ils dessinent des tendances qui font écho aux conclusions des récents travaux sur les pratiques culturelles, mais aussi sur les compétences des élèves.