Germaine Greer à Martin Amis : la déclaration d'amour enflammée

Clément Solym - 18.11.2015

Patrimoine et éducation - A l'international - Martin Amis - Germaine Greer - lettre amour


En Australie, nulle ne se déclare féministe sans connaître Germaine Greer. Originaire de Melbourne, auteure, critique d’art, universitaire et scénariste, elle vit aujourd’hui en Grande-Bretagne, d’où elle peut faire naître une polémique en un claquement de doigts. Ou alors tirer des larmes à la communauté intellectuelle quand on retrouve une lettre d’amour, adressée à Martin Amis...

 

Germaine Greer at Humber Mouth Festival 2006

Germaine Greer, en 2006 (Walnut Whipet, CC BY 2.0)

 

 

Martin Amis, dans le paysage littéraire, incarne plutôt ce que l’on qualifierait de macho, un peu viril dans ses déclarations et capable, au besoin, d’une note de misogynie pas toujours appréciée... Pourtant, en 1976, Germaine Greer, déjà connue pour ses positions féministes, écrivait au romancier, un courrier de 30.000 mots, intitulé « The Long Letter to a Short Love, or... ». Voilà à peine trois ans qu'elle a quitté Paul Du Feu, son précédent mari. Et à ce moment, Amis est lui-même engagé avec la romancière Julie Kavanagh. 

 

Elle se trouvait dans l’aéroport de Heathrow, quand elle débuta cette lettre, le 1er mars 1976, adressée à son amant, Martin Amis. Une première page écrite avec calme, sur le carnet. Mais la suite, sur une quinzaine de pages, c’est avec une main transportée qu’elle la rédigea. Greer partait alors pour Boston, dans une tournée de conférences qui la porterait à travers les États-Unis et le Canada. 

 

Pour son ouvrage, The Female Enuch, Greer avait déjà reçu un vif accueil, et, âgée de 37 ans, elle était l’aînée de Martin Amis de près de 10 ans. Il travaillait alors pour le New Statesman, et venait de faire paraître son deuxième roman. 

 

La lettre a été découverte par la journaliste et universitaire australienne, Margaret Simons, dans un paquet de documents que Germaine Greer avait vendu à l’université de Melbourne en 2013. Et de son propre aveu, il s’agit d’un morceau sidérant de littérature et de passion amoureuse. « Amis et Greer étaient au centre de grands changements que le monde allait connaître, et c’est une fenêtre extraordinaire sur ce que signifiait de vivre à cette époque, quand on est l’une des personnes les plus célèbres au monde », précise la journaliste. 

 

D’autant plus que leur aventure est connue, mais que ni l’un ni l’autre n’en a jamais parlé ouvertement, publiquement. Ni l’une, ni l’autre n’ont d’ailleurs fait le moindre commentaire, quand le Guardian les a sollicités. Germaine Greer écrit notamment, à la lecture du dernier livre d’Amis, « ça me rend impuissante de désir pour vous ». Difficile de faire plus explicite. 

 

Elle écrit également, avec une tendresse déconcertante : 

 

It astonishes me with that tobacco hair and those tangled black eyelashes that you do not have brown eyes. Your eyes … are cool-coloured, sort of air force blue-grey, and strangely unreflecting. You slide them away from most things and look at people through your thick eyelids, under your hair, your eyebrows and your lashes. You look at mouths more than eyes. Is it because you hate to look up? It is very shy and graceful and tantalising, as well you know.

 

[traduction libre]

 

Cela m’étonne qu’avec des cheveux couleur de tabac et des cils noirs enchevêtrés, vous n’ayez pas les yeux marrons. Vos yeux... sont d’une couleur froide, une sorte de Air Force bleu-gris, et étrangement sans reflet. Vous les faites glisser loin de tout et regardez les gens à travers vos paupières épaisses, sous votre tignasse, vos sourcils et vos cils. Vous regardez la bouche plus que les yeux. Est-ce parce que vous détestez regarder droit dans les yeux ? C’est très attendrissant et alléchant, comme vous le savez. 

 

 

Sans titre

Martin Amis, en 2007 (Javier Arce, CC BY 2.0)

 

 

La lettre ne sera pas publiée, même si l’université qui la détient n’aurait pas eu besoin de l’autorisation de Germaine Greer pour ce faire. Il fallait protéger l’anonymat des personnalités citées dans cette déclaration. Et notamment un amant qu’elle avait aux États-Unis, qui aurait pu être facilement identifié – et d’autres, que cette parution aurait pu embarrasser.