Histoire: Célestin V, premier Pape à avoir quitté le Saint Siège

Nicolas Gary - 11.02.2013

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Benoît XVI - démission - Pape


Pour la première fois dans l'histoire de la papauté, un Saint Père décide de quitter son trône : pas de fumée blanche, le Vatican est pris de court, et tente de puiser dans sa communication de quoi assumer et contextualiser la décision de Benoît XVI. Historique autant qu'inédite, la décision frappe l'Eglise qui avoue, sans pouvoir faire autrement, son étonnement...

 

 

 

 

Selon le père Frédérico Lombardi, cité par l'AFP, « personne ne lui a suggéré ni ne l'a poussé à cela ». Et le porte-parole d'ajouter qu' « il n'y aucune maladie en cours qui aurait influé sur cette décision ». En effet, Benoît XVI aurait simplement « senti ses forces diminuer ces derniers mois et l'a reconnu avec lucidité ». De quoi donner envie de quitter le poste. 

 

Puisant dans les immenses archives de notre bibliothèque numérique, ActuaLitté s'est penché sur la question d'une démission de Pape, que l'on dit jamais vue. On ne retrouve en effet que le cas de Célestin V, qui aurait, pour sa part, abdiqué avant même que de prendre ses fonctions. 

 

Dans le livre de Maurice la Châtre, paru en 1842, il est fait état de cet accès au Saint-Siège et de la démission. (attention, la retranscription du fichier numérisé comporte des coquilles) Elu le 5 juillet 1294, il quitta son poste le 5 décembre de la même année...

 

 

Dans ce nouveau conclave, les intrigues recommencèrent avec la même ardeur que dans les précédentes réunions, et menaçaient de prolonger la vacance du Saint-Siège, lorsque heureusement un incident tout à fait étranger aux élections suspendit les disputes: le frère du cardinal Napoléon de Saint Marc s'étant tué en tombant de cheval, ce prélat demanda à

quitter le conclave pour rendre les derniers devoirs à son frère.

 

 

Jean Bouccamace, évèque de Tusculum, profita de cette circonstance pour rappeler aux membres du sacré Collège que la mort pouvait bientôt les frapper à leur tour, et que Jésus-Christ était apparu à un saint homme nommé Pierre de Mouron, auquel il avait révélé qu'il les ferait tous mourir avant quatre mois, s'ils ne s'empressaient de terminer le conclave. Sous l'inspiration de cette singulière prophétie, un d'eux proposa Pierre de Mouron lui-même comme pape : cet avis prévalut sur tous les autres, et le pieux anachorète fut aussitôt proclamé chef de l'Église, sous le nom de Célestin V.

 

 

C'est que le contexte de l'époque était un peu tendu, politiquement, et le brave Célestin qui s'était vu catapulter au poste de porteur de tiare, comprit rapidement qu'il n'avait pas forcément, dans son propre intérêt spirituel, à rester en place.

 

Ainsi, un certain cardinal, Benoît Gaétan, se mit en tête de faire partir le nouveau venu, et prenant la tête d'une conjuration, il fit le nécessaire pour se débarrasser du modeste Célestin, qui ne prenait jamais conseil auprès des cardinaux. 

 

Voici la ruse qu'il imagina pour déterminer Célestin à quitter le pontificat. Ayant été prévenu par un camérier que le pape se renfermait souvent dans une chapelle secrète pour se livrer au jeûne et à la prière, comme il faisait dans sa cellule du mont de Mouron, le cardinal fit percer les murailles derrière la place occupée par un Christ, et introduisit dans l'ouverture un porte-voix qui communiquait avec une chambre de l'étage supérieur; alors, pendant le silence de la nuit, lorsque le pontife se retirait dans sa chapelle pour prier, il lui criait d'une voix terrible : « Célestin, Célestin, rejette le fardeau de la papauté; c'est une charge au-dessus de tes forces! » 

Comme le saint-Père voyait que, malgré ses efforts, les désordres du clergé s'accroissaient, son imagination, déjà très affaiblie, prit cet avertissement pour un ordre du ciel, et il promit à Dieu de retourner dans son ermitage. Néanmoins, il hésitait encore, craignant d'avoir été sous le prestige du démon, ne sachant pas s'il lui était possible de renoncer canoniquement à sa dignité, et n'osant consulter personne à ce sujet.

 

Plusieurs semaines se passèrent dans cette perplexité d'esprit; enfin, un soir la voix s'étant fait entendre plus menaçante que les nuits précédentes, Célestin s'écria en pleurant : « On prétend, mon Dieu, que j'ai tout pouvoir dans ce monde sur les âmes, pourquoi donc ne puis-je y assurer le salut de la mienne et me décharger du poids de ma dignité pour mon repos? Seigneur, ne savez-vous pas que vous me demandez l'impossible, et ne m'avez-vous donc élevé si haut que pour me précipiter dans l'abîme?  D'après les maximes des papes, je peux tout et je suis infaillible : comment se fait-il que de tous côtés des plaintes s'élèvent contre moi?

Ne suis-je pas obligé de reconnaître moi-même l'impossibilité d'empêcher l'inconduite, la débauche, les exactions et les divisions de mes ecclésiastiques? Ne vaudrait-il pas mieux repousser la tiare du pied et fuir cette Babylone impure qu'on appelle l'Église, afin de me vouer comme autrefois entièrement à vous, Seigneur, dans une solitude inaccessible? M'avez-vous donc condamné à porter cette croix jusqu'à ma dernière heure? »

Gaétan répondit par son porte-voix : « Abdique la papauté, Célestin, abdique la papauté! »

 

Cinq jours après, Pierre de Mouron fit venir dans son palais quelques cardinaux; il leur rappela comment il avait passé sa vie dans le repos et dans la pauvreté; comment il avait été arraché à cette vie contemplative qui lui avait mérité la protection du Seigneur; et il ajouta en versant d'abondantes larmes : « Mon grand âge, mes manières rustiques, la simplicité de mon langage et de mes mœurs, l'ignorance » de mon esprit et mon peu d'expérience des intrigues ecclésiastiques, me font craindre de tomber dans un abîme. Je crois qu'il m'est impossible d'éviter la damnation éternelle si je reste pape, et je viens vous demander l'autorisation de céder cette dignité à un plus digne que moi. »

 

Les cardinaux feignirent d'éprouver une grande répugnance à donner une réponse, et conseillèrent au pontife d'ordonner des processions et des prières publiques afin d'obtenir que Dieu lui manifestât sa volonté pour le plus grand bien de l'Église. 

Mais les moines célestins ne furent pas plus tôt instruits du dessein de leur fondateur d'abdiquer la tiare, qu'ils en répandirent la nouvelle, et se mettant à la tète des Napolitains, accoururent en foule au palais pontifical, en brisèrent les portes, et pénétrant jusqu'à la cellule du saint-Père, s'agenouillèrent devant lui, et le supplièrent de garder la tiare, le glorifiant comme le seul prêtre qui se fût montré digne d'être appelé le Père des fidèles depuis l'apôtre Pierre. Le roi de Sicile, les évêques, les cardinaux, les seigneurs, les religieux, tout le clergé, vinrent processionnellement le supplier de ne point abdiquer.

 

Devant une démonstration aussi générale, Célestin sentait sa résolution s'ébranler, il gardait le silence, et ne répondait que par ses larmes aux témoignages d'amour de son peuple. Enlin, il s'avança vers une fenêtre et donna sa bénédiction à la foule qui se pressait dans la cour du palais. Chacun espéra que le Saint-Père avait abandonné ses pensées d'abdication; mais la voix mystérieuse de la chapelle recommença ses lugubres avertissements, et le Saint-Père se détermina à lui obéir : le jour de la fête de sainte Luce, il parut dans le consistoire des cardinaux, la tiare au front et revêtu de la chape d'écarlate, lorsque tous les membres du Sacré Collège eurent pris place, il se leva, et déroulant un papier qu'il tenait à la main, il en fit la lecture : 

« Moi, Célestin, cinquième du nom, je déclare qu'il m'est impossible de faire mon salut sur le trône de saint Pierre. Désirant donc mener une meilleure vie et retrouver le repos et la consolation de mon existence passée, je renonce à la souveraine dignité de l'Église, dont mes prédécesseurs ont fait un métier. Je me reconnais incapable d'exercer les fonctions pontificales, et je donne dès à présent au Sacré Collège la pleine et entière faculté d'élire un chef pour le gouverner. » 

Un des cardinaux, Matthieu Rosso, représenta alors au Saint-Père que son abdication ne pouvait être régulière s'il ne donnait préalablement une constitution portant expressément que les pontifes pouvaient renoncer à leur dignité et que les cardinaux avaient le droit d'accepter leur renonciation. Célestin remplit à l'instant même cette formalité, et ordonna que cette constitution serait insérée dans les décrétales, il quitta ensuite la séance, pour ne point gêner les délibérations. 

Benoît Gaétan fit approuver immédiatement la renonciation du pape. Une heure après, l'assemblée envoya prévenir Célestin qu'il était libre : alors le Saint-père, redevenu Pierre de Mouron, quitta les ornements pontificaux, reprit sa cotte de mailles, ses chaînes de fer et son froc d'ermite ; il fit une dernière prière devant le Christ miraculeux de sa chapelle, et se dirigea nu-pieds vers sa retraite du mont de Mouron. Ainsi finit le règne de ce pieux anachorète.

 

 

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