Histoire de l'édition française : Dans la nuit du Paris allemand ou la Liste Otto

La rédaction - 17.10.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - liste Otto - histoire édition France - édition littéraire Bessard Banquy


Accompagnant la sortie du dernier ouvrage d’Olivier Bessard-Banquy, ActuaLitté propose de partir à la redécouverte de l’histoire de l’édition littéraire en France. Voici un nouvel extrait de l'ouvrage La fabrique du livre, tiré du chapitre IV : Dans la nuit du Paris allemand, ou l’histoire de la liste Otto.

 

 

 

À peine les Allemands ont-ils pris le contrôle de Paris qu’ils se préoccupent aussitôt de régenter l’édition et mettre au pas l’esprit français. Ce n’est pas pour eux une question secondaire, un aspect sans importance ou sans lien avec l’occupation militaire. Bien au contraire, les cadres dépêchés depuis Berlin sont persuadés que leur politique d’asservissement de l’Hexagone ne peut être acceptée à Paris et ailleurs que si les intellectuels montrent le chemin et justifient cette génuflexion de la pensée française devant la puissance de la culture frappée de la croix gammée.

 

Les objectifs de la politique du Reich sont clairs, « l’influence allemande sur la pensée française [doit avoir] pour but de démontrer aux Français la supériorité intellectuelle allemande afin de les attirer vers la collaboration ». Il n’y a pas lieu, dans l’esprit des envoyés d’Hitler, d’opposer occupation militaire et contingentement voire étouffement de la pensée française : la logique nationale-socialiste, la politique de collaboration ne peuvent être acceptées des Français, de bonne ou mauvaise grâce, que par une opération permanente de propagande d’autant plus efficace qu’elle doit se faire le plus naturellement du monde, sous l’apparence, si possible, du plus débonnaire des libéralismes. 

 

Les auteurs, les éditeurs, les libraires sont, dans l’esprit allemand, des personnes-clés qu’il importe dès le début de rallier à la cause de la collaboration pour pouvoir exercer en profondeur une influence sur les Français et les conduire à accepter l’inacceptable. Les Allemands sont convaincus de l’importance des hommes de plume au pays de Jean Jaurès et de Léon Blum. « Il est important de savoir que l’écrivain a en France [...] une influence plus grande sur le public que chez nous dans le Reich », écrit Gerhard Heller, l’un des responsables allemands de la censure en France, dans une de ses notes qui fait suite à une réunion tenue dans les bureaux de la Propaganda.

 

C’est sans doute prêter aux intellectuels de la Rive gauche bien du poids ou de l’importance, c’est aussi un hommage et même une reconnaissance du simple fait que la France s’est construite ou s’est pensée comme une nation littéraire – nation qui a eu grande influence, par ses livres, en Europe et ailleurs, influence qui doit être brisée nette et remplacée par le règne de la culture allemande et des idées fascisantes de l’Atlantique à l’Oural et même au-delà. 

 

Les nouveaux maîtres de Paris veulent commencer par épurer les catalogues de tous les titres incompatibles avec les mots d’ordre hitlériens – textes antinazis ou anti-allemands, littératures d’origine juive. Dès l’été 1940, les Allemands établissent la liste dite Bernhard des titres interdits qui a été préparée depuis Berlin et qui conduit à la saisie sauvage ici ou là d’ouvrages qui sont stockés avenue de la Grande-Armée à Paris avant d’être envoyés au pilon.

 

Mais, conscients d’avoir mal préparé les choses, et soucieux de pouvoir nettoyer les rayonnages de la librairie de manière plus satisfaisante ou plus affûtée, les Allemands préparent à Paris une autre liste et veulent, pour ce faire, obtenir le concours des professionnels parce qu’ils connaissent mieux les fonds et parce que c’est déjà les compromettre que de leur faire endosser la coresponsabilité de ce travail de censure.

 

Étant donné sa position centrale dans le processus de distribution des livres en France, c’est Hachette qui, très logiquement, est approchée par les Allemands qui demandent à Henri Filipacchi de se charger d’affiner la liste qu’ils ont retenue et de voir avec les éditeurs le détail de tout ce qui doit s’effacer des stocks et des mémoires. Le responsable de la logistique au sein du distributeur fait ce qu’il peut, aidé de son assistant, et invite à l’occasion certains patrons à suggérer eux-mêmes la liste exacte de leurs titres qu’il faut faire disparaître pour éviter les soucis avec l’occupant.

 

Cette seconde liste dite Otto est établie au tournant de l’été et de l’automne 1940 et publiée dans le numéro du 4 octobre de la Bibliographie de la France. Elle ne recense pas moins de 1 060 titres dont 146 de la seule NRF. Une convention de censure est jointe à la liste ; elle précise que les éditeurs sont d’accord pour s’abstenir de toute publication qui peut fâcher le nouveau pouvoir en place. « À partir de maintenant, il n’y a plus de bons à tirer. Vous faites vous-mêmes attention à ne pas publier ce qui ne doit pas l’être. Les manuscrits n’ont plus à nous être présentés, mais seulement les livres après impression », expliquent les serviteurs du Reich aux professionnels de l’imprimé.

 

Retrouver notre dossier La Fabrique du livre, par Olivier Bessard-Banquy 

 

 

Un petit texte en préambule accompagne cette double publication qui tend à faire croire que les éditeurs ont en quelque sorte établi les choses de leur propre chef, dans le souci d’être agréables aux nouvelles autorités. René Philippon, le patron du Syndicat des éditeurs, très contrarié par ce tour de passe-passe, refuse de signer le document qui sera, de fait, publié tel quel.

 

Chacun sait désormais dans le monde du livre à quoi s’en tenir. Plutôt que de chercher à amadouer les Allemands, il faudra plutôt manœuvrer discrètement dans le secret des ateliers d’imprimerie ou des arrière-boutiques de la librairie – avec tous les risques que cela pourra comporter à l’occasion. 

 

La fabrique du livre, L'édition littéraire au XXe siècle, Editions Presses universitaires de Bordeaux