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“Infortunée Violette Nozières !” : relire le plaidoyer de Céline dans La revue anarchiste

Antoine Oury - 11.01.2017

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Le 11 janvier 1915 naissait Violette Nozière : 18 ans plus tard, elle sera au cœur d'une affaire judiciaire qui provoque d'intenses débats de société en France. Coupable de parricide, la jeune femme avait expliqué que son père avait abusé d'elle pendant des années : résistance à la société patriarcale, meurtre de sang-froid, les avis divergent dans la population française. Dans La revue anarchiste, en 1933, Louis-Ferdinand Céline, alias Bardamu, donne ses « Points de vue d'un solitaire ».

 

 

 

Le déroulé judiciaire de l'affaire Violette Nozière sera sinueux : Baptiste Nozière, le père de Violette, est retrouvé mort le 23 août 1933, tandis que sa mère, elle aussi empoisonnée, échappe de peu à la mort. Le procès s'ouvre en octobre 1934, après une enquête qui secoue la société française : l'inceste et les viols dont Violette Nozière fut la victime sont difficilement évoqués au sein d'une certaine presse, tandis que la classe politique se dispute la coupable comme symbole, tantôt de l'effondrement des valeurs, tantôt de la rébellion de la jeunesse contre un patriarcat étouffant.

 

Condamnée à mort le 12 octobre 1934 après une courte audience, Violette Nozière verra sa peine commuée par le président de la République Albert Lebrun en travaux forcés à perpétuité. En 1942, le maréchal Pétain, réduira à son tour la peine à 12 ans de travaux forcés, avant une libération en 1945 et une grâce accordée par le général de Gaulle.

 

De nombreux artistes, et notamment des auteurs, firent entendre leurs voix au cours de l'affaire Violette Nozière, comme Marcel Aymé, Pierre Drieu la Rochelle, Colette, ou encore les surréalistes, qui publient carrément un livre collectif titré Violette Nozières (sic).

 

Au mois d'octobre 1933, c'est un certain Ferdinand Bardamu qui intervient dans La revue anarchiste : on aura reconnu Louis-Ferdinand Céline, qui s'exprime sous couvert d'un pseudonyme rendu célèbre par Voyage au bout de la nuit, publié l'année précédente.

 

L'écrivain commence son article par une longue diatribe contre la presse qui, il est vrai, a été la première à exploiter le crime de Violette Nozière : « gratte-sous, gratte-papiers, gratte-machines, gratte-glèbe, gratte-misère et gratte-culs », Céline n'est pas avare en affectueux surnoms pour les journalistes du Paris de l'époque. « Comme c'est avantageux, un beau crime ! ça économise le cinéma. Un yoyo cérébral à cinq ronds. Mieux que le billard russe. De quoi meubler sa connerie congénitale », se lamente-t-il.

 

Rapidement, Céline trouve dans l'affaire Nozière de quoi alimenter son dégoût de l'être humain : « L'inceste est un mot dont on s'effraie. C'est une pratique courante », écrit-il avant de mettre à peu près tout le monde dans le même sac : « Dans tout ce déballage, personne qui ne soit falot, immonde, répugnant — humain. » 

 

Voyage au bout de la nuit est publié en 1932 et, un an plus tard, personne n'est donc dupe sur l'identité de Ferdinand Bardamu, ou presque : « Ambiance Céline. Un nouveau chapitre du Voyage au bout de la Nuit. Microbes s'agitant dans le sale bouillon de culture de l'argent », souligne Ferdinand Bardamu dans un élan d'autocitation.

 

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Céline n'épargne rien, démonte le concept traditionnel de la famille, l'éducation convenue, et condamne la mère de Violette qui lui avait dit, lors d'une confrontation, « Tue-toi. » « Pas un éclair de bonté, pas un semblant de compréhension. Preuve que le fameux “instinct maternel” est une foutaise. La femelle défend d'abord son mâle. »

 

Céline ne dissimule pas sa sympathie pour Nozière, qui « ne possédait des hommes qu'une connaissance épidermique, vulvaire ». D'après lui, la justice française sera elle aussi influencée par le préjugé social et le brouhaha général qui entoure l'affaire. Laquelle profite à tous : « Pour la foule qui renifle le sang et le sperme, pour la presse qui la triture, pour le juge qu'elle met en vedette. » Pour Bardamu, la honte ne devrait clairement pas être du côté de l'accusée...

 

 

Le texte complet, publié dans le n° XVIII de La revue anarchiste, peut être consulté sur Gallica.