Inondations à la BnF : les risques étaient connus depuis 6 ans

Antoine Oury - 17.01.2014

Patrimoine et éducation - Patrimoine - BnF - inondations - canalisations


Depuis les inondations de dimanche dernier, la Bibliothèque nationale de France semble avoir du mal à garder la tête hors de l'eau. Et pour cause : la direction, après avoir tenté de minimiser les dégâts et de tenir à distance les journalistes un peu curieux, se retrouve à accueillir la ministre de la Culture, dépêchée sur place pour constater le sinistre. En attendant mieux ?

 

 

Bibliothèque nationale de France

(Laura Manning, CC BY 2.0)

 

 

Retour en 2004 : une inondation frappe le département Histoire-Philosophie-Sciences de l'Homme, de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Ce ne sont alors « que » quelques milliers d'ouvrages qui sont touchés, mais le sinistre est suffisamment grave pour susciter l'inquiétude du syndicat FSU, qui demande un audit sur le système de canalisations du bâtiment Tolbiac. 

 

Trois ans plus tard, un document est envoyé par le Département des Moyens Techniques de la BnF au Comité Hygiène et Sécurité. Aujourd'hui introuvable, le rapport de cet audit, rapporte le syndicat FSU, pointait un défaut majeur dans ce réseau de canalisation : les raccords, ou plus précisément les « couronnes d'alimentation », en PVC collé.

 

Pas besoin d'être un bricoleur acharné pour s'y retrouver : il existe plusieurs méthodes pour assembler des conduites en PVC, la plus résistante étant bien sûr la soudure des éléments. La méthode du collage, elle, est beaucoup plus risquée, la colle étant sujette à l'usure. Mais également plus économique... Par ailleurs, le simple fait d'utiliser des conduites en PVC, et non en fonte, augmente déjà sensiblement les risques de rupture.

 

Visiblement, aucune mesure particulière n'a été prise à la suite de ce rapport, conduisant fatalement aux inondations de la semaine passée...

 

 

Une communication qui ne coule pas de source

 

 

Prévenu dès lundi, ActuaLitté avait pu rendre compte du sinistre, qui engageait déjà, selon les premiers chiffres, 10 à 12.000 ouvrages, alors qu'un diagnostic préalable évoquait mille livres. Le personnel du département concerné, Littérature et Arts, évoquait 35.000 titres, quand la direction, forcée de communiquer sur l'inondation, maintient le chiffre de 12.000 ouvrages.

 

Mais la bataille des chiffres importe peu, à ce niveau : l'inondation a eu lieu à moins de 5 mètres de la collection des livres rares, et l'on imagine avec horreur les pertes patrimoniales si l'eau avait été un peu plus courante. 

 

Avec la révélation du sinistre, et l'hypothétique nombre de livres concernés, les journalistes ont souhaité faire leur travail en rendant compte des dégâts. Toutefois, dans les 3 jours qui ont suivi, impossible d'entrer pour voir de ses yeux : la direction avance alors le risque d'une contamination, via des germes transportés par les journalistes. Voilà qui n'est pas très sympathique pour la profession, mais qui signifie également que les agents assermentés portaient des combinaisons isolantes, ou bien passaient par une phase de décontamination...

 

 

Flooding at South Bridge, Wareham

La solution : marcher sur l'eau ? (Roman Hobler, CC BY-ND 2.0)

 

 

Après une visite sur le bâtiment Tolbiac, le ministère se félicitait par ailleurs que la direction « consciente de la gravité de cet incident » allait mettre en place une « modification accélérée du système de canalisation de la bibliothèque ». Mais avec quels fonds ?

Les 3 M€ débloqués en fin d'année 2013 par le Ministère pour cette institution seront consacrés en priorité à la modification accélérée du système de canalisation de la bibliothèque.   

Ces fameux 3 millions € font en fait partie de la subvention originelle, versée par le ministère, à la Bibliothèque nationale de France : seulement, depuis plusieurs années, ces millions étaient gelés, comme les livres actuellement maintenus dans des congélateurs pour éviter leur dégradation, et dans l'attente d'une restauration.

 

En fin d'année dernière, donc, ces fonds étaient débloqués, et le directeur de l'établissement, Bruno Racine, se félicitait lui-même lors des voeux de cette rallonge budgétaire... Qui est désormais réservée pour le réseau de canalisations, et non pour les autres postes budgétaires de la BnF.

 

Par ailleurs, la ministre s'est fait forte d'annoncer un « état des lieux précis, une fois que l'identification des ouvrages aura été faite, pour connaître les implications du sinistre et les voies proposées par l'établissement pour restaurer ou reconstituer les collections qui pourront l'être ». Sans précision sur l'autorité chargée de mener cet état des lieux.

 

Dans les faits, et étant donné qu'un premier rapport avait été laissé sans suites, une enquête administrative, menée par des hauts fonctionnaires de l'Inspection générale des Bibliothèques serait toute désignée, pour s'assurer que, cette fois, l'administration de la BnF réagira en conséquence.

 

Une gestion de la catastrophe... catastrophique 

 

Si l'eau a pu déborder, de sévères barrages ont semble-t-il été installé pour limiter les fuites... d'information : on remarquera d'ailleurs que le « reportage » diffusé lors d'un JT de TF1 ne contient que des images de salles de lecture, sans qu'aucune du département Littérature et Arts n'ait pu filtrer.

 

Les délégués du personnel, membres de syndicats différents, auraient par ailleurs essuyé, non seulement l'eau, mais également des insultes de la part de directeurs de collections, fâchés de devoir composer avec la presse.

 

Passons également sur le déplacement des ouvrages dans un gymnase proche de l'établissement, qui fut finalement victime d'inondations lui aussi... Quelques heures avant l'arrivée d'Aurélie Filippetti, il a donc fallu déplacer à nouveau les ouvrages, déjà bien éprouvés. Par ailleurs, des agents de sécurité ont visiblement été dépêchés devant les lieux de conservation des ouvrages, pour s'assurer qu'aucune caméra ne traînait son oeil dans les parages...

 

 

La photo ci-dessus, prise par France Info, laisse voir que les agents ne sont pas vêtus de combinaison particulière...

 

Une semaine après l'incident, on imagine le stress des agents chargés d'assurer la restauration des ouvrages : outre la lutte contre la montre, il faut travailler de manière discrète, et efficace... Demain, ce sont 25 agents du seul département Littérature et Art qui seront réquisitionnés pour poursuivre leur tâche.

 

Espérons qu'ils ne sueront pas sang et eau sur les ouvrages...

 

Contactés par ActuaLitté, le Ministère de la Culture et de la Communication et la BnF n'ont pas encore répondu à nos questions. En espérant qu'ils ne se sont pas noyés sous les dossiers...