Pionnier de la préhistoire, érudit et savant passionné, poète et amateur d’art, nous commémorons cette année les 150 ans de sa disparition. Mis à l’honneur par la Ville d’Abbeville dont il est originaire, de nombreux événements se sont déroulés tout au long de l’année 2018. Portrait de cette figure riche et complexe, considérée comme l’un des fondateurs de la science préhistorique... 
 
J. Boucher de Perthes, 1833, par Grévedon, Henri (1776-1860) Archives municipales et bibliothèque patrimoniale d’Abbeville. 1FI 8/20


Est-ce un présage pour cet autodidacte touche-à-tout échouant dans ses multiples tentatives littéraires ou politiques, mais qui restera à jamais considéré comme le fondateur de la « Préhistoire de l’Homme » ? [Préface d’Yves Coppens au livre Boucher de Perthes, Les origines romantiques de la Préhistoire de Claudine Cohen et Jean-Jacques Hublin, Belin, 2017] 

Une formation proche de Bonaparte

Toujours est-il que notre homme naît rue des navets et des fruits réunis ! On est à Rethel, le 10 septembre 1788. Jacques de Boucher de Crèvecœur vient de pousser son premier cri et la Révolution, elle, s’apprête à gronder. En ces temps troublés, Jules, le père, devenu le citoyen Boucher fait profil bas et en profite pour herboriser à tout-va. Jusqu’au moment où le gouvernement décide d’inventer la douane moderne.

On le nomme directeur des douanes à Abbeville où la famille s’installe. Le petit Jacques y vit une scolarité désastreuse, mais il se révèle un sportif complet. Et puis c’est un bel homme ! 

Bientôt Bonaparte décrète le Blocus continental contre l’Angleterre, donnant aux gabelous un rôle capital. Le général vient fréquemment inspecter ses forces sur le littoral de la Manche et il apprécie la compagnie du père et du fils. C’est ainsi qu’en 1805, à 17 ans, Jacques devient lieutenant des douanes. Il part à Marseille puis c’est Gènes où le joli cœur est de tous les bals, de toutes les fêtes, séduisant même la princesse Borghèse.

Des écrits restés... lettres mortes

Dans cette atmosphère d’enthousiasme et de bonheur qu’a décrit Stendhal, Jacques met aussi les bouchées doubles pour combler ses lacunes scolaires. Grammaire, versification, italien, violon, rhétorique, mathématiques, droit : sa boulimie est sans limites ! Bientôt il joue régulièrement dans un quatuor et écrit ses premières pièces. Pourtant ses fonctions ne sont pas que de pure forme. Il est même chargé de missions secrètes avant d’être rapatrié en France, à Boulogne-Sur-Mer, puis nommé à Paris où il écrit comédie, opéra, romances... sans grand succès.

L’Empire n’en a plus que pour quelques mois et la Restauration va entraîner la disgrâce du jeune homme nommé à Morlaix. Il y fait contre mauvaise fortune bon cœur, écrit à tout va, dirige un orchestre et s’intéresse aux coutumes et traditions. Il écrit à un ami : « Puisque vous êtes dégoutés des vanités de ce monde, venez vous faire Bas-Breton ; c’est un état qui tient le milieu entre l’homme et le végétal... » (in Sous dix rois Souvenirs de 1791 à 1867, Paris 1862-1868).

Son humour corrosif, son ironie sont une merveille. Il s’en sert aussi pour oublier ses déboires, notamment sentimentaux, car il ne parviendra jamais à prendre femme : « Vous me demandez si je suis marié : oui, comme toujours, avec une plume, petite femme bien légère en apparence, mais dure à manier, et qui, quelque prière qu’on lui fasse, fait souvent bien des façons pour rendre ma pensée. » (ibid.). 

Prendre la place du père

L’arrivée de Charles X marque la fin de l’exil breton : il est nommé à Abbeville, succédant ainsi à son père. Mais au travail de douanier, il préfère l’écriture, sa passion dévorante ! Il laissera 49 livres, 30.000 pages : des chansons, des tragédies, un traité philosophique, des romans, des contes, des récits de voyage, des mémoires.

Il fait feu de tout bois... toujours à la recherche du succès et de la reconnaissance... qui ne viendra pas. Il échoue à l’Académie française, à l’Académie des Sciences à plusieurs reprises. « Cela prouve que ce n’est pas ce que l’on a fait pour la science qui conduit à être à l’Institut, mais bien ce que l’on a fait pour être à l’Institut », écrit-il.

Reste Abbeville et sa société d’Émulation que son père avait créée en 1797 et qu’il présidera 30 années durant. Boucher de Perthes y rencontre Casimir Picard, médecin passionné de botanique. Picard s’intéresse aux découvertes archéologiques, s’interroge sur l’utilisation des outils primitifs.

Il est aussi passionné de géologie et émet l’hypothèse que les niveaux observables sur les versants de la Somme constituent « une sorte de musée d’antiquités de différents âges ». Picard décède subitement en 1841 et Boucher de Perthes va désormais poursuivre seul sur cette voie qui associe géologie et archéologie, repoussant peu à peu l’histoire de l’homme bien au-delà du fameux déluge biblique. 

Une reconnaissance (pré)historique

On est en 1852. Boucher de Perthes a perdu « toutes ses ambitions : ambitions politiques, littéraires, scientifiques, académiques. Et le 10 janvier 1853 il a été mis d’office à la retraite » (Boucher de Perthes, Les origines romantiques de la Préhistoire, op. cit. ).

Il a échoué à se marier, à habiter la capitale et à devenir un auteur dramatique reconnu. Alors il va désormais voyager. « À moi l’air ! À moi l’espace ! », s’écrie-t-il. Constantinople, la Bessarabie, la Prusse, les pays nordiques, l’Espagne, l’Algérie... il parcourra ainsi presque toute l’Europe, les confins de l’Afrique et de l’Asie jusqu’en 1860, et publie au retour ses carnets où il conte avec humour et gaieté ses aventures. Il profite de ces séjours pour visiter les musées d’histoire naturelle, pour plonger dans toutes les rivières qu’il rencontre et rendre visite à ses collègues naturalistes. 

C’est en 1858 et 1859, grâce à la venue à Abbeville de savants anglais puis de l’Académie des Sciences, que l’importance de ses travaux archéologiques est reconnue. Il a 72 ans ! 

Il y avait donc des hommes aux temps préhistoriques, leurs outils en témoignent, mais qui étaient-ils ? Il faut trouver l’homme antédiluvien ! Le vieux savant s’y emploie et, miracle, le site du Moulin-Quignon à Abbeville livre le 23 mars 1863 des dents puis une mâchoire. Les Anglais arrivent, examinent et sont convaincus qu’il s’agit d’un faux. On est à front renversé, car les Français eux prennent position pour l’Abbevillois.

Boucher de Perthes n’admettra jamais la supercherie, mais l’affaire aura, au fond, pour ses dernières années et pour sa destinée un effet positif. Il devient le chantre de la science française, le père de la Préhistoire. 
 
Pascal Allard 
 

en partenariat avec l'AR2L Hauts de France




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.