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Jean-Paul Harivel, un peintre dans le delta beat des lumières de Matisse et de Picasso

Auteur invité - 24.09.2017

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Tanger tu la cherchais, elle t’attirait comme ton ombre, une ville sœur, protectrice et dominatrice, aiguilleuse de maestria, un anti-douleur, entremetteuse, elle te kiffait, fascinante de beauté, d’histoires, de rêves partagés. Elle te trouvait sous la direction éblouissante des maîtres des lieux, Matisse à la Villa de France que tu rejoins à Vence, pour changer la lumière disais-tu, trouver une clarté, quitter le gris de Fécamp, la pollution normande, les pluies acides et brûler aux spots des magic mushrooms. 

 



La chaleur te creusait les ailes, les joues, tu ressemblais à John Lennon dans les films courts d’Imagine, les cheveux longs, les lunettes cerclées, la barbe fournie prêt à prendre Un thé au Sahara, à rejoindre la route de Kerouac, à vivre dans le tempo des albums rouges, bleus et blancs dans les nuits brûlantes de Tennesse William et des Hippopotames bouillis vifs dans leurs piscines.
 

Tu voulais briller de l’autre côté du môle à Nice, à Saint-Paul, approcher, apprendre, comprendre, copier, mimer par catharsis, mettre tes pas dans ceux de Matisse, tu occupais la chapelle des Pénitents blancs dans une relation de complicité, d’interartialité avec son chef-d’œuvre à la chapelle du Rosaire. 

 

Tu ne voulais rien perdre du maître de Tanger, Paul Bowles comme un ton qu’il donnait jusqu’à la Côte d’Azur, un guide d’Exile on main street aux festivals de jazz. Tu peignais dans leur rythme, leur séduction, leur électricité. Mais c’est à Picasso que tu souhaitais te mesurer et ressembler. Le peintre de Malaga touchait Tanger, surfait avec le génie électrique, les spots médiatiques, les hallucinations visuelles, les violences sanguinaires, son rouge te menait à la baguette des concertos de Bowles, il te dévorait, t’enlaçait, t’ensorcelait comme une descente de Marshan un jour d’Aïd el Kébir ou d’une corrida à Tarifa.

Tu aimais le tablier de boucher du père de ta première épouse et tu rêvais de Tanger fermé pendant les trois jours de sacrifice. Le sang coulait à tes côtés comme le sang de la crucifixion que tu peins dans cette toile méconnue, L’Apôtre, remontée d’une cave par un de tes amis de Vence en novembre 2016.

Tu me parlais du rouge comme d’un idéal, de chair et de vin, le choix des tissus de Paul Bowles pour ses dramaturgies marocaines, une couleur noble, absolue, préférée, le choix et la lumière de tes deux maîtres en peinture, tu travaillais par phases, par strates comme l’occupation successive de la ville de Tanger depuis l’époque punique, mais à chacune de tes périodes, tes maîtres t’accompagnaient dans tes motifs, les fenêtres, les portes, les chapelles ou les mausolées, les portraits de femmes lascives, pensives, passives, orientalisées, sur le modèle de Zohra à la robe. 

 

Sous l’égide de tes deux mentors, sous leur lumière divine, tu cheminais dans l’admiration absolue du maître espagnol, dans sa représentation et sa richesse tel un modèle inégalé, à rejoindre. Tu mimais ses palettes, à proximité du star-system quand tu savais te faire désirer la nuit dans les restaurants de Nice. Tu marchais entouré des tiens dans les ruelles de ta vieille ville comme Matisse déambulait dans celles de la Casbah. 

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Tu suivais les stars du café Baba derrière tes lunettes, tu soignais ton look pour séduire et plaire selon les règles classiques, fasciner et entraîner, tu prolongeais tes secrets et tes mystères comme ceux de Tanger de la disparition du Lemon de Mohammed Mrabet de la librairie des Colonnes, tes choix multiples de spiritualité, tu m’initiais au zen du piano de John Cage, aux nourritures végétariennes, aux passions indiennes du chanvre, des tissus violets, de la méditation transcendantale hindouiste. Tu transmettais ton énergie, ton amour des Clash ou de Public Image, de la scène, du mouvement, du transit infernal du détroit de Gibraltar.

Tu restais aussi entre le partage des eaux de la Manche à Fécamp et de la Grande Bleue à Nice, entre deux lumières érotiques, électriques dans une relation fraternelle et éternelle, psychédélique et éclatante avec les toiles de Matisse à Tanger. 

par Sylvie Bourgouin